mardi 13 mars 2018

THe FaBULouS STaiNs


Si une vingtaine d'années durant le rock s'est avéré créatif, c'est certes par le talent et la culture musicale des quatre ou cinq zigotos montés sur scène, mais aussi (et peut être surtout) grâce au conglomérat d'influents dont ils ont su s'entourer dans les meilleurs des cas. Qu'importe de citer les noms ronflants des managers qui en ont façonné l'impact, ceux des bonimenteurs de fête foraine qui en ont inventé la légende, ni ceux des petites copines consentantes qui en soignèrent l'image, se laissant dépouiller garde-robes et make-up pour que leurs bellâtres s'en aillent vendre du rêve à d'autres.

Caroline Coon fut de tous ceux là, tantôt brune ténébreuse, défrayeuse de chroniques dès la fin des années 60, modèle nue, féministe en lutte pour le droit à la prostitution dans une Angleterre encore cravatée serré, tantôt réincarnée en blonde carnassière, journaliste, manageuse, agent publicitaire, griffant le vernis des conventions d'un revers de la main. Elle fut de celles qui n'attendirent pas que le mouvement fasse nombre pour s'en aller ramasser sarcasmes et coups bas au nom de sa volonté d'être telle qu'elle se veut. Son coup d'éclat sera enfanté par sa rencontre avec The Clash, d'abord en 1976 en qualité d'intervieweuse compatissante, puis plus intimement lorsqu'en 1978 elle prend en main Paul Simonon et lui confectionne cette aura de rocker romantique qui contaminera rapidement tout le groupe et le situera, pour l'éternité, un cran au dessus des autres. L'esthétisme qui fait la différence, de Give 'Em Enough Rope à London Calling, est siglé de son sceau.



Mais tandis que le Punk s'enlise dans un carcan machiste tout aussi ankylosé que celui dont il était censé nous défaire, Caroline Coon navigue déjà sur d'autres eaux, vers des rives que l'on ne peut atteindre qu'en solitaire. Son solde de tout compte avec le Punk, elle va le signifier à travers le scenario d'un film de série B, originellement titré All Washed Up, mais distribué dans le circuit vidéo sous celui de Ladies and Gentlemen...The Fabulous Stains. Réalisé par Lou Adler, figure des 60's, producteur de disques pour Carole King, Jan & Dean, Mama's and Papa's, reconverti dans le cinéma en finançant avec audace le tournage du Rocky Horror Picture Show, The Fabulous Stains, bien que cruellement méconnu, dresse, derrière ses airs de teen-movie, un portrait sidérant de justesse de l’inamovible mécanisme du show business, qu'aucun mouvement musical, quelques soit les oripeaux révolutionnaires dont il se soit affublé, n'a jamais fait ne serait-ce que vaciller. 

The Fabulous Stains nous fait monter dans le bus de tournée des Looters, groupe Punk à la crédibilité maximale puisque composé de Steve Jones, Paul Cook et Paul Simonon, et mené par Ray Winstone, déjà aperçu en rocky dans Quadrophenia, qui incarne ici un front leader, Billy, largement inspiré de Joe Strummer, ghetto blaster en bandoulière inclus. Et tout y passe comme à OK Corral.


La tournée s'enlise dans des clubs mortifères, le groupe de tête d'affiche, The Metal Corpses, ringard et vieillissant, incarné par une partie de The Tubes, se confronte à la véhémence de Billy, auto-proclamé leader des Looters, pourtant comme le dit si bien leur chanteur, les cuirs, le rockabilly, la provocation, ils ont déjà fait tout ça dix ans plus tôt. Le ton monte, Billy peine à maintenir l'union autour des prétentions socialo-philosophiques qu'il assène à quiconque passe à sa portée, tandis que son bassiste ne rêve que de Californie. A ce stade toute ressemblance avec des personnages ayant existé est bien entendu pure coïncidence. Du coup, on se fait la totale, le Tour Manager rasta avec lequel il fraternise, sans oublier de s'en servir de larbin à l'occasion, les sautes d'humeur, les revirements opportunistes, les nuits à l’hôtel pendant que le reste du groupe reste en chien dans le bus. Rien de nouveau sous le soleil, l’ascension d'Icare reste toujours aussi casse-gueule.
Puis viennent The Stains (Diane Lane, Laura Dern, Marin Kanter) trois petites nanas à l'étroit dans leur adolescence, trois fleurs sauvages qui portent guitares comme Rimmel, sans trop savoir quoi en foutre.  



On pense aux Slits, comme une évidence. L'histoire s'emballe, elles grimpent dans le bus, succèdent aux Looters en première partie, qui eux succèdent aux Metal Corpses en tête d'affiche, qui eux atteignent le néant qui leur tendait les bras depuis si longtemps. Et tout est nouveau, et tout est beau. Et les mensonges, les litanies, les chausse-trappes, les faux-semblants restent routines du quotidien. Seuls les masques changent. Le film joue les anguilles entre la fraicheur naïve de sa réalisation, sublime de couleurs vivaces, et son propos qui emprunte avec insistance à la réalité, refourguant au détour d'une scène l'ultime tirade de Johnny Rotten au Winterland : Vous n'avez jamais eu la sensation de vous être fait baiser ? Et comme dans la réalité, le public de la reprendre en chœur, sans comprendre qu'elle s'adresse à lui.
Mieux encore, le film anticipe carrément, presque mot pour mot, le discours sur le mercantilisme manipulatoire du rock que Joe Strummer prononcera deux ans plus tard à l'US Festival. 
La conclusion est quasiment prophétique : l'omniprésence des médias sensationnalistes, le calibrage MTV qui vide insidieusement les chansons de toute substance subversive, la codification des artistes, le clonage du public. J'en suis resté sidéré, tout était sur l'écran dès 1981.



The Fabulous Stains a été si mal distribué qu'il n'est jamais devenu culte, ce qui n'est finalement pas plus mal, il s'est ainsi épargné de devenir une figure imposée supplémentaire. Au lieu de quoi, il a végété empalé sur des piques d'acier jusqu'à ce que Paramount Channel, allez savoir pourquoi, ne le ressuscite des oubliettes de l'histoire. Je salue le geste et vous souhaite de le saisir avant qu'il y retourne.


Hugo Spanky


7 commentaires:

  1. Un petit rock movie comme je les aime. Des couleurs, de belles photographies, et à l'intérieur un juste état des lieux ;)) Très très maline Caroline Coon ;D

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    1. Très maline et impliquée. Elle incarne parfaitement cette génération qui fit ses premières armes à la toute fin des sixties et trouva dans la jeunesse de la première vague punk matière à façonner une nouvelle prise de contact avec les luttes idéologiques que le rock devenu plus contemplatif et abstrait avait abandonné dans les années 70.
      Le punk anglais fructifia sur une image d'adolescents concernés en plaçant en étendard ses plus jeunes protagonistes, mais Bernie Rhodes, Nick Kent, Malcom McLaren, Hugh Cornwell, Joe Strummer, Chrissie Hynde, Vivienne Westwwod et beaucoup d'autres qui se posèrent en leaders étaient loin d'être des perdreaux de l'année.
      Si le film est aussi réussi, c'est parce que contrairement à la plupart des autres qui ont abordé ce sujet, il n'oublie pas de signifier qu'il y eu un avant et que la revendication principale de la nouvelle vague était de s'octroyer à son tour une place au soleil. Causer du chômage, c'est bien beau, mais faire de la Harley à L.A avec Mickey Rourke ça avait l'air plus sympa comme avenir.
      C'est encore loin la Californie ? ))))

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  2. Je ne connaissais pas ce truc mais tu m'as donné envie de farfouiller. D'autant que le peu de télé que je regarde se cantonne justement à Paramount et Sundance (sur laquelle passe régulièrement New York Doll, sans s, qui n'a rien à voir mais qui est génial, je me demande si je t'en ai pas déjà parlé)
    Du coup ça passe en ce moment ? Je sais même plus où on trouve un programme télé.
    Sinon je suis allé voir chez IMDB, leurs leur Trivia recèlent parfois des pépites, notamment ici sur Laura Dern.
    Ils ne citent pas du tout la Miss Coon, dont j'ai trouvé ailleurs qu'elle était ''technical advisor'' sur le film, mais comme scénariste il est mentionné Nancy Dowd (qui en a fait et vu d'autres) qui voulut apparaître sous un pseudo, masculin en l'occurrence .
    Bref, merci du tuyau, j'ai plus qu'à le choper au passage ...

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    1. Il passe ce soir à 22h30, t'as le temps de l'attraper.
      Au niveau du générique, tu as raison, Caroline Coon est technical advisor. Elle est anglaise, le film américain et tu sais comment ça fonctionne à Hollywood avec les syndicats. Mais tu verras au nombre de détails qui se réfèrent aux premières tournées US de Clash qu'il fallait être dans le bus avec eux pour écrire le scénario. Comme disait André Pousse, même si y a écrit bénédictine sur un chiotte, c'en n'est pas )))
      New York Doll est extra, si Arte en prenait de la graine pour ses documentaires sur les rockeux on passerait de meilleures soirées du vendredi. Quoique celui sur Ginger Baker est à voir absolument.
      Paramount Channel, ce soir, 22h38, Les fabuleuses Stains seront de la partie.

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    2. Yep, chuis sur le coup.
      Pas de TV ce soir mais je viens de le choper en dl, je le garde au chaud, pour l'instant j'ai les st qu'en anglais, ça me fera bosser ...
      Thx again !

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  3. Chouette soirée, merci. Du coup le commentaire auquel je pensais n'a plus d'intérêt, je voulais dire combien ça donnait envie de voir. Mais j'ai vu. A ranger à côté de ces films qui tentent de "nous" - "nous" qui rêvions d'être des rock star pour que des bonnes raisons - nous montrer de quoi alimenter le rêve ou déchanter. "Presque célèbre" réussissait à mettre le doute. "Anvil" & "Killing Bono" ceux là je les aime bien, car tu veux bien penser que même sans le succès et les rêves de gloire il y a encore des raisons d'y croire. "Stains" lui je sais pas bien quoi penser, les parties non musicales, c'est le total ennui (je parle pas du film) qui domine, il y a bien le Sex & Drugs mais sacrément banalisé. Seulement dès que ça joue sur scène, j'ai monté le son et je me disais, bon, quand même, les Punks n'ont rien inventé.. Rien? Un son quand même, de suite reconnaissable, moi ce son, ce mur du son, celui qui n'est jamais assez fort, c'est mon mien de son. C'est pourquoi j'écoute encore le premier Clash, pratiquement tout le Jam etc...
    Du coup, en sortant de "ladies and Gentlemen, the Fabulous Stains" je ne sais pas te dire si je rêverais encore de jouer sur scène... Je crois que oui finalement (ha ha à 60 balais, mais dans mes rêves je suis infatigable).
    Et c'est pas "Some Kind Of Monster" de Metallica qui me fera changer d'avis.
    Tiens aussi, je me demandais... c'est bien les THE TUBES?

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    1. C'est toute ma motivation que tu décris là, l'envers du décor. J'en avais tellement marre de lire les conneries de pseudo légendes dont la presse rock abreuve le cerveau que c'est ce qui m'avait donné envie d'ouvrir un blog. C'est tellement plus passionnant de voir des hommes à l’œuvre, dans leurs contradictions, leurs doutes et coups bas. Les rapports humains expliquent bien des chef d’œuvres et des ratés. Alors que le marteau des dieux....)))
      Bref, ouais, c'est bien les gars de The Tubes qui jouent les Metal Corpses, du moins le chanteur et l'overdosé.
      Et les doc sur Anvil et Metallica, t'as raison que c'est du très lourd. Dans un registre autrement plus glauque, mais terriblement instructif je te conseille Until the light takes us sur les black metalleux de l'est et leurs croyances un chouia débordantes d'enthousiasme. Faut absolument que je me décide à faire un truc dessus.

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