mardi 5 décembre 2017

I'm DYiNG uP HeRe



Tandis qu'en France Romain Bouteille permettait l'éclosion de la troupe du Café De La Gare, qui mènerait plus tard à celle du Splendid, à New-York le Catch A Rising Star de Rick Newman offrait un espace de liberté aux improvisations bileuses des orphelins de Lenny Bruce. Et s'il peut paraître ardu de comparer Christian Clavier à Bill Murray, ce n'est qu'à nous qu'il faut s'en prendre. Si nos grands noms de la comédie sont aussi ringardisés, s'il ne reste plus de Coluche que les restos du cœur, c'est parce que l'on a accepté de les voir se faire limer les crocs par le doux ronron de l'amitié politique. Pour un peu, on les aurait encouragé.
Quarante ans plus tard, nous en sommes à subventionner la médiocrité, tandis que les américains ont créé un modèle économique à partir de la crapuleuse et ultra underground Channel One de Chevy Chase, jusqu'au rayonnement dorénavant international du Saturday Night Live. Pardonnez moi si je trouve plus de cohérence à ce qu'une chaine de télé appartienne à Bolloré plutôt qu'elle soit sous dictat de Mitterand. Qu'elle donne à voir l'original US plutôt qu'un ersatz édulcoré de tous sens, fusse t-il estampillé création française. On se fade Jamel Debbouze sur le canapé de Drucker, on nous vend du frisson chaque fois que Joey Starr balance une ânerie bien inoffensive, mais je n'ai encore jamais vu une dent de lait rompre la pierre et ils ne sont pas nombreux à se réclamer de Thierry Le Luron



I'm Dying Up Here est une série Showtime consacrée à l'origine de la prise de parole de la contre culture américaine. Ce besoin soudain irrépressible de parler de soi, de laisser une trace avant d'aller se faire exploser au Vietnam, de s'overdoser dans un chiotte ou de ramasser le sida en noyant sa solitude dans le nombre. Et pour que la trace soit indélébile, il fallait que la lame pénètre au plus profond. La naissance du stand-up n'est pas à mourir de rire. I'm Dying Up Here restitue une réalité qui se moque de la frilosité, qui se contrefout de la faible étanchéité des parois de notre liberté d'expression. L'existence dans notre pays d'un CSA plénipotentiaire, qu'une large partie de nos arcboutés défenseurs des valeurs de gauche applaudit à tout rompre pour si peu qu'il s'acharne à faire taire sa tête de turc du moment, ne doit même pas effleurer l'esprit du producteur de la série, Jim Carrey. La parole, il n'a jamais levé la main pour la prendre.
I'm Dying Up Here arrive à point nommé pour nous rappeler qu'il existe un ailleurs. Un autrement. Les pyromanes du stand-up américains ne sont pas de ceux que l'on flatte sans méfiance, leur irrespect n'est pas plus négociable que leur impudeur fondatrice. Si je m'amuse à ce parallèle, ce n'est que par ras-le-bol de l'anti-américanisme moralisateur ambiant. Que l'on regarde de plus près de qui se réclament ceux qui incarnent l'insoumission révolutionnaire française avant de s'afficher sentencieux envers Trump. Que l'on prenne bien le recul nécessaire à la mise au point de l'objectif avant de faire une photo des médias qui nous informent. Et qu'on ne vienne pas emballer de nostalgie mes souvenirs, si je les garde vivaces, ce n'est pas pour manger mon assiette de nouilles sur une table en formica, c'est pour ne pas perdre la mesure de ce dont on nous prive, pelure d'oignon après pelure d'oignon. Sans qu'aucune voix ne parle d'autre chose que de regarder ailleurs. Le petit jeu qui vise à domestiquer l'agitation en infantilisant son origine ne fait qu'endurcir la réplique. Et tous ne seront pas assez cons pour frapper les leurs.


I'm Dying Up Here, c'est la vérole des années 70 qui s'accroche à sa pulsion de vie sans remplir de dossier associatif, sans tendre la main. Pas de médaille de L'ordre du mérite dans leurs ambitions, leur principal mérite serait plutôt de préserver le désordre. Merci à eux. Les David Brenner, Richard Pryor, Billy Crystal, Robin Williams, Chevy Chase, Gilda Radner, Bill Murray, Bette Midler, John Belushi, les Cheech & Chong, Eddie Murphy, Richard Belzer. C'est leur histoire, celle des pionniers du strip-tease psychothérapeutique. Du dérapage verbal largement incontrôlé, jamais infondé. Même si on en a reçu qu'un faible écho, s'il a fallu qu'on traque les VHS dans les sous sols des vidéo-clubs, ça valait le coup de bosser notre anglais pour piger les double sens, le vice dans le second degré. Il n'y avait pas de courbette qui soit suffisante pour accéder au Tonight Show de Johnny Carson, seulement l'impitoyable sélection naturelle. Combien de temps peut-on s'accrocher à un rêve qui vous garde ventre vide ? De par son titre, I'm Dying Up Here donne une idée de la réponse.


En s'emparant de la moindre scène, du moindre espace vital pour cracher leur venin, dresser leur satire, s'exposer à nu et au delà, ils ont fait ce qu'aucun de nos rockers concernés n'a jamais fait, plonger à pleines mains dans l'estomac grouillant de vers de la pourriture humaine. Revendiquant ce que les mœurs cachent sous le tapis, affichant les perversions de l'élite tout en désignant la lâcheté de la masse. Sans épargner personne, en s'incluant dans le lot. Certains n'y auront vu que comédie, d'autres une raison d'espérer.  I'm Dying Up Here réussie là où The Deuce s'est pitoyablement ramassé, raconter ce que les seventies ont eu de fondateur avec un talent qui rassure sur la vitalité de leur héritage.

Hugo Spanky



I'm dying up here, j'ai dévoré il y a tout juste une semaine les 10 épisodes qui constituent la saison 1.
C'est peu de dire que les débuts du stand-up se sont fait dans les larmes et ont laissé des cadavres au bout du chemin. En ce sens cette série montre de façon on ne peut plus réaliste que tous ces comiques avaient la rage au ventre, que derrière la blague se cache un discours pertinent envers les travers de leur époque.
Pour autant, aussi incontrôlables qu'ils furent, ils ont dû avaler bien des couleuvres afin de pratiquer leur art.
Ce show T.V. révèle un large panel de comiques: une tête de lard cabossé, Billy; un mexicain adepte du coup bas, Ramirez; un mastodonte revenu du Vietnam à qui il ne faut surtout pas la faire, Ralph; une Texane qui a bien du mal à trouver sa place dans un milieu si machiste, Cassie, et des petits jeunots qui veulent faire leur trou, Ron et Eddie, qui, sans un sou, doivent loger dans un placard en attendant des jours meilleurs, ainsi qu'un petit black tout fier qui ne veut rien lâcher, Adam. Sans oublier celui qui saborde son hypothétique réussite dans la dope à cause d'une relation amoureuse toxique qui le tire vers le bas, Nicky.
Tout ce beau monde est chapeauté d'une main de fer par une tenancière de club bad ass, Goldie, assistée dans sa tâche par un dingue total, Arnie. Melissa Leo, qui nous avait déjà ravi dans Treme, tient là incontestablement le rôle de sa vie tant elle marque les esprits de part son interprétation hors pair.
De toute manière, comme d'habitude avec les série U.S. de qualité, c'est tout le casting jusqu'au moindre rôle secondaire qui est à louer. 


 
A travers le parcours de ces personnages attachants, c'est l'histoire des USA dans les 70's qui nous est contée : l'émancipation féminine, la place des vétérans du Vietnam au retour du conflit, la montée en puissance des shows T.V. comiques, le conflit générationnel entre les parents et leurs rejetons, le racisme larvé, les rêves qui se brisent sur la dure réalité d'un quotidien avilissant, etc.
Malgré le large éventail d'idées brassées, rien n'est jamais appuyé de façon lourdingue tant les scénarios des différents épisodes sont d'une extrême finesse. Aussi tragique (Billy et son père) qu'hilarant (quand vous verrez LA scène où les deux gugusses du placard invitent deux donzelles au restaurant alors qu'ils n'ont qu'une misère en guise de paiement, croyez-moi, vous allez vous pisser dessus de rire !), cette série est tout simplement brillante.
A tel point qu'une fois que vous l'aurez terminée vous n'en pourrait plus de devoir attendre la deuxième saison qui est d’ors et déjà programmée. Et si vous avez encore des envies de percer dans ce métier une fois arrivée à son terme; que vous êtes prêts à crever la dalle, à subir les pires tourments et humiliations alors il n'y a pas en douter vous êtes fait de l'étoffe de ceux qui peuvent éventuellement percer dans ce milieu de dingues.
Car, putain, être un comique de renom ça se mérite voilà la leçon que l'on peut en tirer pour sûr . 

Harry Max 



9 commentaires:

  1. La version française du Saturday Night Live fait effectivement de la peine ;(
    Tu parles de Thierry Le gay luron, mais y avait aussi Mourousi et des émissions libres et subversives comme Apostrophes et etc..
    A ce propos je me demande bien pourquoi Jimmmy Fallon est passé du côté privé ? C'est obscur...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, il y avait une liberté de ton tout azimut avant...1981 ?)))) C'est étonnant comme la France de Giscard hurlait à la censure alors que l'on baignait dans l'anarchie, tandis que celle de Macron réclame sans cesse de faire taire chaque voix dissonante alors qu'il n'en existe déjà quasiment plus. Même les idées rebelles sont encadrées, définies suivant modèle déposé.
      Fallon ? Je crois que la fameuse TNT qui devait être si créative ne sert que de teaser aux chaines payantes. On t'accroche avec un produit d'appel et après on te fait raquer en le transférant sur la maison mère payante. Méthode de dealer. Rappelons que c'est le CSA qui attribue les autorisations d'émettre, avant d'imposer à chacun ce qu'il peut ou ne pas dire. Drôle de pays des libertés où la télé privée est supervisée par un organisme d'état. Plus drôle encore de voir les citoyens téléspectateurs venir s'y plaindre de tout ce qu'il ne veulent pas entendre ou voir. Alors qu'ils sont armés d'une télécommande... Il y a une volonté de refuser l'existence même d'une pensée différente. C'est flippant. Encore plus quand c'est pratiqué par ceux là même qui se prétendent tolérants.
      Pour le coup, on est à mille lieux des francs-tireurs du stand-up des origines.

      Supprimer
  2. Avant de me jeter sur une série dont le thème me semble casse-gueule, mais puisque tu es passé par là, je vais vérifier. Je conseille le documentaire sur Jim Carrey lors du tournage de "Man On The Moon" qui évoque un trublion dérangeant mais qui montre un Jim Carrey dérangé et passionnant. Il fait du Andy Kaufman hors enregisterment, tout le temps, ne répond plus quand on l'appelle Jim, et le délire c'est quand Jim jouant Andy jouant Tony Clifton, Tony Clifton qui en profite pour insulter Jim Carrey.... à voir sur NETFLIX. Je farfouille voir si cela circule sur le NET. Commentaire qui semble Hors-sujet? Pas vraiment, va dans le sens de ton évocation du jeu de la comédie, même si des Lenny Bruce ou Andy Kaufman ont poussé loin "l'humour" destructeur, je n'en demande pas tant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas hors sujet du tout puisque Jim Carrey produit la série. Le sujet est casse-gueule, c'est vrai. Ils ont eu l'intelligence de ne pas chercher à ressusciter les sketchs, ce n'est pas une sorte de best of du tout. L'histoire s'attache au parcours, au contexte, aux diverses personnalités invariablement individualistes qui cohabitent les unes sur les autres alors qu'il n'y a qu'un fauteuil pour mille.

      Supprimer
    2. Zut, comme quoi, il faut croire que je commence à m'habituer aux caractères gras ;-) Sujet cousin, j'ai dévoré la bio de "John Belushi" (j'ai oublié, mais ça m'étonnerait pas que le conseil vienne d'ici) On ne se marre pas tout les jours dans le monde de la comédie. Pas le temps, il faut assurer la fête. "I'm DYiNG uP HeRe" in the pocket, wait à see

      Supprimer
    3. La bio de Belushi ! C'est de la vie intensive où je ne m'y connais pas. Beaucoup de fêlés parmi cette scène, en même temps il faut l'être pour mettre à nue son intimité la plus crue. Et trouver satisfaction dans le rire des confesseurs.
      Belushi avait en prime, le feu de celui qui dévore le rêve américain à pleine bouche, comme de peur qu'on finisse par le réveiller. C'était aussi un parfait saboteur. Expert dans l'art de foutre en l'air les châteaux de cartes. Aucun risque de dociles concessions avec lui.))))

      Supprimer
    4. Merci du tuyau pour Man on the moon, on ne le connaissait pas et on a passé un sacré bon moment.

      Supprimer
    5. Tu parles du film? Trouve aussi ce genre de "making Of" il pèse son valoir de cacahuète.

      Supprimer
  3. Passionnant, comme d'hab… et que dire après ça ?

    RépondreSupprimer