mercredi 18 octobre 2017

TeD NuGeNT ★ NaTuRe eT DéciBeLs


Ok, vous allez dire que je le fais exprès, rien que pour me faire remarquer. Que dire du bien de Ted Nugent (pire, je vais l'encenser) en 2017, c'est comme dire du mal de Pétain en 40, c'est pas le bon timing. Le gars a voté Donald Trump ! Il l'a carrément crié sur tous les toits et même qu'il a incité les autres à en faire autant. Malheur ! Ted Nugent est barjo, il hait les hippies, les drogués, les mous du genou, les gauchistes, il aime les flingues, abattre des ours, des pumas avec son arbalète. Et hurler dans son micro en faisant cracher du feedback à sa Byrdland. Autant dire qu'il est parfait pour le Rock'n'Roll. En voila un qui remet un peu de mauvais goût dans une affaire entendue. Sa prise de bec avec David Crosby sur tweeter est incroyable. A une heure où plus rien ne se dit sans avoir été soupesé jusqu'à être vidé de tout sens, voila que deux vieilles gloires se filent des coups de canes sous la table de la pension de famille. Croz le traite, lui et son pote président, de ramassis de trous du cul, Nugent rétorque qu'avec tout ce qu'il s'est enfilé comme dope, on ne peut pas en vouloir à Crosby d'avoir le cerveau aussi ramolli que la bite. C'est cool, non ? Plus rigolo que de savoir où Florent Pagny doit payer ses impôts. Et ça empêche pas d'aimer Snakeskin cowboy autant que Almost cut my hair. Faudrait demander à Stephen Stills de faire l'arbitre entre ces deux là, on se marrerait encore plus. 


De toute manière, un gonze qui a torché autant de classiques du rock'n'roll peut voter pour qui il veut. Et c'est pas l'avide cupidité des artistes revendiqués démocrates qui va me rendre moins tolérant. Les beaux discours de la gauche américaine seraient surement plus digestes s'ils ne s'accompagnaient pas d'un sens du business digne des requins de wall street. Que Beyonce et Jay Z tonde le ghetto, que Springsteen se beurre les noix à 800 sacs le ticket pour causer, sur Broadway, de son papa ouvrier, ça ne me rend pas Kid Rock moins sympathique. Je suis d'avis qu'une nouvelle génération de mecs infréquentables remettrait le binaire sur les rails, plus surement que toute une ribambelle de beaux parleurs aux dents longues.

Ted Nugent fait partie de notre histoire, de la mienne en tout cas, de ce fantasme américain que je perçois comme une certaine conception du paradis. Un endroit où se succédaient, semaine après semaine, dans les bacs des disquaires, dans les ballrooms en surchauffe : Grand Funk Railroad, Aerosmith, J.Geils Band, Bob Seger, Alice Cooper, Lynyrd Skynyrd ou Ted Nugent. La pêche à été sacrément bonne le temps que ça a duré. De 1967 à 1978 pour être précis dans le cas de Ted Nugent, des Amboy Dukes à Double Live Gonzo. Pas un temps mort, pas un virage négocié autrement que plein gaz. Des morceaux d'anthologie en veux tu en voila, Journey to the center of the mind, Migration, Great white buffalo, Hibernation, Stranglehold, Stormtroopin', Motor city madhouse, Just what the doctor ordered, Free for all, Cat scratch fever, Snakeskin cowboy, Wang dang sweet poontang, You make me feel right at home, Dog eat dog, Hey baby, Wango tango que du certifié intemporel qui castagne comme à la récré.  
Il lui aura fallu bouffer du miles and miles à travers le midwest pour en arriver là, apprendre à devenir un leader, à passer au lance flamme quelques clichés trop sévèrement ancré dans le quotidien du rocker lambda des sixties. Aussi improbable que cela puisse paraître dans ce laps de temps où la population ingurgite du LSD à s'en faire cramer le cerveau, Ted Nugent, qui prône exercices physiques et vie au grand air, voit rouge (façon de parler) en se rendant compte que ses Amboy Dukes parlent de dope dans les chansons. Pire, il s'aperçoit qu'ils sont fainéants comme des couleuvres, qu'ils ne nourrissent aucune autre ambition que de se déchirer la tronche en se faisant tripoter le chibre. Des freaks ! Pas moyen de faire tenir un album debout du début à la fin avec des branleurs pareils. Il a beau défourailler Baby please don't go, faire souffler le blizzard sur Journey to the center of the mind, parler la poudre (à canon) sur Dr Slingshot, aligner 300 dates par an, rien n'y fait, les Amboy Dukes restent cloitrés en série B pour cause d'amateurisme.




En 1969, la formation connait un regain de forme avec l'arrivée de Rusty Day au micro, le temps de l'album Migration. Un disque à peu près bien bâti, varié dans ses humeurs, sur lequel on entend du funk cuivré (Curb the elephant) ou pas (Good natured Emma), une reprise de Frankie Lymon parfaitement dans l'esprit doo wop (I'm not a juvenile delinquent), de la Pop psychédélique qui lorgne vers San Francisco (Shades of green and grey), du Rhythm & Blues éclaboussé de Hammond (Loaded for bear) et pas mal d'autres choses qui tendent toutes vers ce constat sans appel : Ted Nugent ne sait pas trop ce qu'il fout au milieu de tout ça ! Y a pas la place, et personne pour trancher dans le vif. Lorsqu'il prend ses aises comme sur le morceau titre, Migration, on pige bien le truc, on voit les galinettes cendrées prendre leur envol au dessus de l’antarctique. Mais sitôt que le costume est étriqué comme un uniforme anglais, le guitariste lutte pour faire péter les coutures, et l'unité du groupe devient chimère. Rusty Day en fera les frais et partira, dès l'année suivante, fonder Cactus avec Jim Mc Carty, guitariste vedette des Detroit Wheels de Mitch Ryder -et idole absolue de Ted Nugent- en ne conservant comme mission, malgré le talent des membres de la formation, que de saturer du Blues en beuglant au dessus d'un amas de guitares, coincé entre un solo de batterie et un autre de basse.

On peut dire ce qu'on veut sur Ted Nugent, il n'est ni Berlioz, ni Strauss, mais il ne s'est jamais contenté de ça. Son jeu de guitare, même lorsqu'il tutoie les standards du hard rock, ne doit finalement que peu au heavy blues en vogue au crépuscule des sixties. Ted Nugent joue du pur rock'n'roll, unissant l'attaque de Scotty Moore au groove de Bo Diddley. Ses riffs ne sont pas assénés comme des coups de pilon, il étire les notes autour du tempo plutôt que de le marteler en chœur avec la rythmique. Aussi improbable que cela puisse paraître venant d'un tel hurluberlu, il y a une sensualité féminine dans son jeu, une jubilation amoureuse. Ted Nugent est animé d'un saisissant contraste, bouillonnant comme l'agitation nerveuse du cœur de Detroit, apaisé comme les grands lacs des rocheuses. Jamais domestiqué. Dans les développements de ses thèmes de prédilection (Below the belt, Hibernation, Migration..), ses sonorités sont d'une fluidité qui esquisse des paysages dans lesquels la sauvagerie est beauté, la liberté insolente, le picking narrateur. Ces moments là seulement, permettent de saisir le message dans toute sa plénitude, la quête de Ted Nugent, la revendication de sa part animale, va un brin plus loin que les caricatures qui en sont faites. Quiconque ayant pris le temps d'écouter les paroles de Great white buffalo devrait avoir pigé deux ou trois nuances dans le propos.


 

The Indian and the buffalo
They existed hand in hand
The Indian needed food
He needed skins for a roof
But he only took what they needed, baby
Millions of buffalo were the proof

But then came the white dogs
With their thick and empty heads
They couldn't see past the billfold
They wanted all the buffalo dead
It was sad, It was sad


En 1973, après 6 ans de persévérance, Ted Nugent fait sécession, renonce au principe de groupe et signe sous son nom avec DiscReet, un énième label monté par Frank Zappa. Call Of The Wild puis Tooth, Fang and Claw sortent en février et septembre de cette même année. Amboy Dukes n'est plus qu'une appellation accolée au nom du leader autoproclamé, pour ne pas paumer le maigre public ardemment glané au fil des tournées. La conception des disques est dorénavant clairement l'affaire du seul guitariste, les chansons lui laissent un terrain d'expression dépourvu de tout autre soliste. Et si ça tâtonne encore dans l'efficacité, si on ne pige pas trop pourquoi il refile parfois le micro à l'affreux Andy Jezowski, il n'en demeure pas moins que ces disques représentent un sacré pas en avant en terme de mise en place et d'unité. Le nectar reste à venir, mais ce sont ces deux albums là qui vont déterminer la suite en permettant à Ted Nugent, malgré des ventes décevantes, d'enfin décrocher un contrat avec une major.

Les astres du grand nord sont en ordre de marche, l'esprit des Potawatomi a parlé lors des quelques mois que Ted Nugent a passé seul dans les montagnes du Michigan, là où elles flirtent avec le Canada, loin du monde de la musique pour la première fois depuis 1967, chassant à l'arc pour survivre, se ressourçant auprès de la matrice originelle, l'implacable mère nature. Il en revient gonflé à bloc pour enregistrer son premier album pour CBS, recrute Derek St Holmes, frère de sang de la scène de Detroit, jumeau partiellement civilisé du carnassier guitariste. Derek St Holmes est un fondu de Little Richard, de la soul hystérique dans le gosier, du groove plein les articulations et une impeccable intelligence pour débroussailler les tempétueuses visions du maitre d’œuvre. Avec lui, les chansons se font mouvantes, les arrangements tranchants, leur impact surmultiplié par l'effet de surprise. Si on y perd les grandes cavalcades à dos de buffle, on y gagne des bijoux de concision comme You make me feel right at home (ce qui doit relever du miracle), le quasiment pop Queen of the forest ou l'ultra efficace Snakeskin cowboy. On conserve la saveur de l'aventure avec Stranglehold  en ouverture d'une face A impériale de bout en bout, complétée par Stormtroopin', Just what the doctor ordered et rendue respirable par un Hey baby tout en souplesse, positionné au milieu du tir groupé. Les notes de pochette réclament l'attention de New York et Los Angeles, le message sera reçu 5/5. Le disque est celui du triomphe. On se croit à l'orée d'une ère de stabilité au long cours, sauf que Ted Nugent, c'est pas l'Abbé Pierre. Il raque que dalle aux musiciens, les enfle sur les crédits des compositions, les planque dans l'ombre pendant les concerts, inévitablement ça claque la porte à tout va. 



Du coup, Meat Loaf assure l'intérim vocale sur la moitié des sessions du deuxième album (Free For All). C'est pas du petit lait pour autant, mais ça n'abrase pas pareil, c'est pas l'école Detroit, Michigan. En plus, Writing on the wall recycle carrément Stranglehold, de qui se moque t-on ? Turn it up fait oublier tout ça, n'empêche qu'on est bien content que Derek St Holmes réintègre la formation pour un Cat Scratch Fever d'un tout autre niveau. Peut être même que c'est là, la quintessence du superpowerful Nugent sound. Soudés dans les frappes, le quatuor parfaitement rodé ajoute une ration d'audaces au menu avec Live it up, qui louche vers le Santana première formule et Death by misadventure, hommage à Brian Jones autant que tacle sur l'attitude des Rolling Stones envers leur premier guitariste. Mieux encore, Home Bound (que les Beastie Boys utiliseront pour Biz vs The Nuge sur Check Your Head) renoue avec l'inspiration lyriques des épopées instrumentales d'antan. Wang dang sweet poontang et Cat scratch fever  sont des cartouches en or massif indéboulonnables du répertoire et le reste, s'il ne brille pas par sa créativité, rassasie les névropathes.



Auréolé de gloire, adulé par des millions de fans, reconnu par ses pairs, redouté  par la concurrence, mais managé par les affreux David Krebs & Steve Leber, Ted Nugent va finir la décennie essoré jusqu'à l'os, victime de la politique de la terre brulée mise en place par le duo. Au rythme d'un disque tous les six mois, agrémenté de 200 concerts par an, tous les groupes à être passés entre les mains de Krebs & Leber (à l'exception des ingérables New York Dolls sur lesquels ils se sont fait les dents) ont décroché le gros lot en Amérique. Sans en retirer le moindre bénéfice, faute d'avoir eu la moindre seconde pour réfléchir à leur sort. A ce stade, Ted Nugent rappe plus vite que Peter Wolf, joue plus fort que les Who et se fracasse la gueule sur les scènes du monde entier en se jetant soir après soir du haut de ses amplis. Bientôt, il arrivera sur scène à moitié à poil en se balançant au bout d'une liane dans un décor en carton pâte digne des Pierrafeu, sans que cela ne surprenne plus personne. Après le sommet toutes catégories du fantastique Double Live Gonzo paru en janvier 1978, Ted Nugent s'est retrouvé embarqué sans frein moteur dans l'apocalyptique dernière ligne droite des seventies. Incapable de réinventer une formule agonisante portée au pinacle sur le double live, seul album sur lequel les morceaux de bravoure du guitariste se voient offrir l'espace nécessaire à leur plein épanouissement, privé du temps nécessaire pour composer, il aligne les disques studio comme d'autres les capsules de bières, puis finit par  enregistrer carrément ses nouveaux titres directement sur scène pour Intensities In Ten Cities.  




A l'uniformité interchangeable de Week End Warriors et State Of Shock, on peut préférer Scream Dream, pour la simple raison qu'il contient 4 bons titres (Wango tango, Scream dream, Terminus El Dorado et Flesh & Blood). Et aussi parce que c'est la dernière fois que Ted Nugent sort un album valable. Son seul fait marquant des années 80 sera une pige dans Miami Vice, tandis que la décennie suivante le verra retrouver le haut des charts avec les pitoyables Damn Yankees. En pleine guerre en Irak, il utilise un portrait de Saddam Hussein comme cible pour sa traditionnelle démonstration de tir à l'arc -avec flèches enflammées- et se fait embarquer par la police du Colorado sitôt descendu de scène. Depuis, quand il ne terrifie pas les végans en publiant sur tweeter des photos sanguinolentes de ses trophées de chasse, il se contente de donner des concerts toujours à la hauteur de la réputation de son répertoire, arrivant sur scène juché sur un bison, pétaradant de forme, arrogant d'énergie malgré le temps qui passe. Ted Nugent, c'est l’Amérique des héros, celle que le vaste monde adore détester, mais dont personne ne saurait se passer. 



Hugo Spanky 



mercredi 20 septembre 2017

THe DeUCe, PoRNo suR 42nd STReeT


Mieux encore que Mean Streets, pour voir le New York des années sauvages dans toute sa crudité, il suffit de dénicher quelques porno filmés à Manhattan entre 1968 et 1975, avant que son industrialisation ne délocalise le genre à San Fernando et ne le dénature de son charme primitif. Ces bobines sont les témoignages sans concession d'un court instant durant lequel la législation ne s'occupa que de regarder ailleurs, tandis que la rue vivait au rythme effréné d'une époque en perpétuelle révolution.

La dope, la musique, le sexe, le besoin de vivre l'instant présent avec un temps d'avance sur le reste du monde firent de New York le pôle d'attraction de toute la frange la plus marginale d'une génération qui voulut s'émanciper du cursus standard de l'american way of life. Soudain, il fallait porter nippes à la cool, planer à chaque minute de l'existence et noyer son esprit dans les lueurs psychédéliques des boites à la mode. Les petites sœurs de l'Indiana, les paumées du Minnesota descendaient du Greyhound sur la 42ème, Natalie Wood à l'esprit et bientôt le diable au corps. Dans ce New York bon marché où tout s'achète et tout se vend, prendre une heure de son temps de glande pour se faire culbuter, face caméra, sur le canapé de Bob Wolfe, cela pouvait apparaitre comme une bonne affaire. Pour quelques dollars qui en valent d'autres, du stupre et des soupirs pour assouvir l'avide curiosité des âmes esseulées aux mains moites. 


Les loops, ces court métrages d'un quart d'heure filmés en temps réel, étaient alors destinés à alimenter les cabines de peep show. Le business de la branlette s'était fait mettre le grappin dessus par la mafia, de la même façon que le rock'n'roll lorsqu'il s'agissait de remplir les juke box. 
Chacun le sait, les quelques dollars qu'elle vous tend, la mafia se démerde toujours pour les récupérer avant même que vous n'ayez quitté le building. Les Lolita tournaient un film au deuxième étage, le dealer les attendait au premier. Rentabilité maximale. Et comme rien ne se perd et que les loops sont muets, on collait comme bande-son, des morceaux signés par des labels affranchis, des licences Morris Levy, des groupes du New Jersey ou ceux sur lesquels le jeune Neil Bogart de Brooklyn se faisait les dents. Plus tard, il fera le jackpot avec Kiss et Donna Summer sur son futur label Casablanca, en attendant les rouquines de Hell's Kitchen font des turlutes sur du heavy funk à la carbonara, du bubble gum psychédélique à la Buddah Records.


Dès 1970, la production est saturée, il arrive des frangines de partout, accros à la dope, lassées de piétiner sur leur carré de bitume, tailladées par les macs à l'ancienne avec lesquels les heures paumées à comater sous morphine n'ont jamais fait bon ménage. Le porno est la solution, son expansion irrésistible. Le genre passe en 16mm sonore, envahit les cinémas, Butchie Peraino sort les talbins, Carlo Gambino réquisitionne les salles. Au diable les strip clubs, les dollars envolés pour apercevoir une paire de nénés. Sur le grand écran, c'est le vrai truc, du début à la fin, avec même quelques pratiques auxquelles on n'avait pas encore pensé. Rien n'est plus cool dorénavant que de passer une partie de la nuit à fumer des joints et descendre des bières à Time square, affalé devant un porno psychédélique dans un cinéma permanent sur the deuce. On rallonge les loops avec des scènes en extérieur, une clope qui s'échange, une rue qui se remonte, un plan fixe à Max's Kansas City, un traveling sur la faune, un argot sort de la rue.

Friedkin, Scorsese, Cimino, Paul Schrader, De Palma, Abel Ferrara puiseront tous à cette source. A ces pellicules rayées aux couleurs surexposées, au charme accrocheur des grains de peau sans fard, à la pale maigreur des corps contorsionnés, aux dégaines improbables, hautes en couleurs et constellées de froufrous bon marché. Et surtout à ce cinéma qui perce la bulle de l'intimité, à cette caméra qui se place là où la décence l'interdit, ose des angles de prise de vue à filer le vertige, des mouvements à la fluidité mal maitrisée, mais dont la liberté fera école.


Avant l’avènement du porno de San Francisco, avec ses hippies bucoliques détroussées de leur vertu par une ribambelles de bikers outrageusement alcoolisés, ses cheeleaders dévergondées plus épuisantes pour l'équipe de foot du lycée qu'un match de ligue, le porno de New York capta, sans la travestir sous un message ou un autre, la vérité de son temps. Ce mélange infectieux d'appartements sordides aux murs lépreux, de chop suey engloutis sous les néons hurlants. Ce décor de trottoirs bondés, martelés par des pas qui ne mènent nulle part, d'esprits corrompus par la dope, le vice et le rock distordu qui s'échappe sans discontinuer du cruising permanent, toutes vitres ouvertes, du mâle américain en quête de cheap thrills crasseux, achetés au feu rouge, consommés dans la première dead end street aveugle. 


The Deuce, la nouvelle série HBO calibrée par l'équipe qui nous a donné The Wire et Treme, veut nous raconter tout cela,  téléporter le business de la 42ème rue jusqu'à notre ère en collant la moustache de Harry Reems à James Franco, une perruque blonde à Maggie Gyllenhaal. Le deal est-il possible ?
Difficile de répondre avec certitude après visionnage des deux premiers épisodes (sur huit pour la première saison). Les personnages sont stéréotypés, tendance fades, le scénario est d'une lisibilité qui fait peur. On sent que l'échec de l'alambiqué Vinyl pèse sur les intrigues, ici tout se devine à trois kilomètres à la ronde. James Franco, aussi soporifique qu'à l'accoutumée malgré les amphétamines que son personnage gobe une scène sur deux, me fait redouter le pire avec le double rôle qui lui a été attribué (ou plus exactement qu'il s'est attribué lui-même, puisqu'il co-produit le show). Pas franchement le plus subtil sur le marché, le risque est grand de voir l'acteur cabotiner à qui mieux mieux pour s'en sortir avec cette histoire de frères jumeaux. Franchement pas une bonne idée.
Plus encourageante est la présence de Maggie Gyllenhaal, valeur sûre s'il en existe. Également productrice de la série, elle incarne à l'écran un personnage dont l'indépendance, largement surlignée dès ses premières scènes, pourrait évoquer le parcours historique de Sharon Mitchell.
Native du New Jersey, personnalité aussi bien bâtie que son corps est frêle, pionnière parmi les actrices porno, Sharon Mitchell a œuvré pour la considération des femmes dans un milieu pour le moins macho, avant de s'investir, dès le début de l'épidémie, pour que la profession prenne conscience de l'arrivée du sida et rende obligatoire les moyens de protections, test et préservatifs, ainsi que la prise en charge des infectés par le virus. Par son action, Sharon Mitchell a sauvé un nombre incalculable de vie, tout en continuant son métier d'actrice porno, ne devenant jamais autre chose que la grande dame qu'elle n'a cessé d'être. Il serait incompréhensible que son parcours ne serve pas de pivot à The Deuce.



Les autres rôles en sont pour le moment à se marcher sur les arpions. Margarita Levieva, la pimpante étudiante qui se détourne de son ennuyeux petit univers de conformisme bohème en jouant la fille de l'air. Emily Meade, la tapineuse fraichement débarquée de son bled mise au turbin par un pimp aussi caricatural qu'interchangeable. Deux têtes de poupées dotées d'un charisme d'endive. Force est d'admettre que tout ça n'est pas reluisant. Le rendu sur l'écran est lisse, les reconstitutions sont propres, trop propres pour être crédibles. L'absence de rythme n'est qu'une moitié de surprise vu que ni The Wire, ni Treme n'étaient menées à un train d'enfer, sauf que cette fois on n'est pas dans une enquête au long cours, encore moins bercés par les cuivres chauds de Big Easy. On est censé être au cœur de la ville qui ne dort jamais, dans un milieu où le speed s'avale entre deux rails de coke. Et il ne faut pas compter sur la bande son pour nous sortir des limbes du premier sommeil, la musique est aux abonnés absents et les bruits d'ambiance auraient eu plus de dynamisme s'ils avaient été capté dans ma rue, un soir de Saint Louis. La présence de Method Man en caution street credibility à 20 piges de retard, l'arrivée de l'omnipotent Chris Bauer en contremaitre de chantier n'annonce pas de grandes subtilités et reluque à plein nez un savant mélange de Dernière sortie pour Brooklyn et de son rôle de docker syndicaliste dans The Wire.  
The Deuce en dit finalement plus long sur notre époque que sur celle de l'action. Pas un chicot jauni, pas une coupe de cheveux qui ne soit faite au laser, les jeans déchirés sortent de Kiabi, les chemises sentent la soupline, jamais le tabac froid, les cuirs sont flamboyants, pas l'ombre d'un herpès sur la moindre pute. On est mal barré.




Et ce serait foutrement regrettable, si la série ratait le coche. L'idée est tellement bonne, d'enfin donner l'éclairage mérité à cette partie honteusement ignorée de la rock culture. Il y aurait tant à raconter, tellement de destins se sont croisés. Celui de Valerie Marron est de ceux qui louvoient sans cesse entre le milieu musical et celui du porno. Abusée depuis l'enfance par son beau-père, elle fugue à seize ans, direction les rues de Manhattan où elle fréquente le CBGB et se met à la colle avec Mickey Ruskin, propriétaire, de plus de vingt ans son ainé, de Max's Kansas City. Comme le hasard fait bien les choses, le club sert régulièrement de décor à des tournages de porno et Valerie Marron, décomplexée, potelée et sexy, a le profil idéal pour le rôle. Toujours mineure, à une époque où ça ne gène ni Roman Polanski, ni grand monde, elle joue dans quelques unes des plus significatives productions de Big Apple, dont Wet Rainbow, un 35mm de 1974. Un an plus tard sur le plateau de Christy, la môme se lie à Andrea True, une bourlingueuse des tournages depuis le milieu des années 60, les deux délurées se découvrent le même engouement pour la musique et décident de se lancer. C'est Andrea true qui décroche la timbale en 1976 avec le single disco More, more, more. Le succès est mondial, les deux copines mènent la grande vie et font tous les excès qui vont avec. En 1978, désormais junkie, Valerie Marron devient la maitresse de Félix Pappalardi pendant l'enregistrement de We Have Come For Your Children, l'album des Dead Boys que produit l'ancien bassiste de Mountain. Leur amour adultère sera lourdement plombé par l'autodestruction, mais tiendra bon jusqu'à ce qu'en 1983 la femme de Pappalardi, lassée d'être mise sur la touche, n'y mette un terme en collant une balle dans la tête de son mari. Je vous épargne la chute de l'histoire, on ne la connait que trop bien. Si avec un destin comme ça, on ne fait pas un bon scénario, alors c'est à n'y plus rien comprendre.



Il faudrait aussi évoquer Radley Metzger, qui fut au porno new yorkais ce que le Studio 54 fut à la virée nocturne, un sommet d'esthétisme de la débauche. Barbara Broadcast, The Opening Misty Beethoven ou The Private Afternoons of Pamela Mann sont autant de films dont la sophistication n'a rien à envier aux canons du cinéma mainstream. En 1975, il adapte L'image, le roman sado maso de Catherine Robbe-Grillet, femme du réalisateur de Glissements Progressifs du Plaisir
Avec Radley Metzger, le genre du film se définit par l'histoire, si elle nécessite des scènes de sexe qualifiables de pornographiques, alors il en tourne sans mettre de gants. Dans le cas contraire, ses films en sont dépourvus. Il révèle des actrices uniques dans leur style, à la beauté jamais conventionnelle, Terri Hall, Constance Money, Annette Haven, Day Jason ou Lynn Lowry que l'on retrouve dans le fabuleux Sugar Cookie de Theodore Gershuny, thriller érotique dans le milieu de l'art new-yorkais. L'occasion de croiser la glaçante copine de Lou Reed, Mary Woronov, ainsi que l'une des plus délicieuse pionnière du porno, Jennifer Welles, par ailleurs immortalisée sur la pochette d'Electric Ladyland. C'est une histoire sans fin.
 

Si jamais The Deuce tourne au fiasco, on pourra aussi se consoler avec l'exact inverse des  films de Radley Metzger : Forced Entry de Shaun Costello. Un furieux porno de 1972 mettant en scène un vétéran du Vietnam écœuré par la dégénérescence du monde qui l'entoure. Rendu psychotique par la dislocation des valeurs américaines, traumatisé par la guerre, le type ne se rase pas les tempes, ni ne fait le cador devant son miroir de salle de bain, mais viole et assassine toutes celles, nombreuses, qui lui apparaissent comme un peu trop libérées. Avec son éclairage blafard dépourvu de nuance, ses crimes sanguinolents, ses scènes hardcore et ses baisers nécrophiles entrecoupés de scènes de documentaire du Vietnam sous napalm, Forced Entry donne à La Dernière Maison sur la Gauche de Wes Craven, de même qu'à l’œuvre la plus extrémiste d'Abel Ferrara, des airs de sitcoms débonnaires. Le New York des enfants des ténèbres n'est pas à chercher ailleurs. 



Forced Entry aurait pu ouvrir une porte, faire que le porno s’intègre dans un registre plus large, pourtant, à l'exception de Richard Kern et sa muse Lydia Lunch, aucun des réalisateurs directement issus du monde qu'il avait contribué à accoucher, celui du punk new-yorkais, n'osera franchir le Rubicon et, si la violence fera recette, l'acte sexuel redeviendra sujet tabou. Jamais il ne quittera le ghetto.
La symbolique veut qu'une inutile version soft de Forced Entry, avec Tanya Roberts et Nancy Allen, sera tournée deux ans après l'originale. Soft comme The Deuce ? L'enquête suit son cours.


Hugo Spanky