samedi 13 août 2016

THe GeT DoWN



S'il est une histoire passionnante à raconter, c'est bien celle du Bronx à la fin des années 70. Moins rabâché que les angoisses existentielles du Londres de la même période, l'espoir soulevé par la genèse du Hip Hop dans un quartier ravagé par la misère la plus totale est de celui dont se forge les légendes. C'est tout un pan de culture contemporaine qui émergea soudainement, tel un phénix, des immeubles en flammes. Une culture qui donna une raison de vivre au présent, en couvrant de couleurs vives le gris sale des gravats.

Aussi urbain que fut champêtre le mouvement hippie dans sa quête pour retrouver le parfum de l'origine des choses, le mouvement Hip Hop, entravé aux chevilles par de tels boulets qu'ils en ôtaient toute velléités de fuite vers un ailleurs sublimé, fit avec ce qu'il avait sous la main. Les alchimistes des rues firent du platine avec de la rouille, seulement armés pour cela d'une inventivité sans limite et d'un aplomb que l'on désespère de voir à nouveau à l’œuvre.

En dosant parfaitement sa réalisation, Baz Luhrmann évite à The Get Down, la série Netflix qui cogne fort sur le beat, de peser sur l'estomac comme cela pouvait être le cas avec les excès de chantilly de son audacieux, mais un brin trop emphatique, Moulin Rouge. En alternant le clinquant de comédie musicale façon Broadway avec des images abruptes de documentaires, Luhrmann joue à l'acrobate et s'en sort avec brio. Longue de six épisodes, tous baignés de Funk, cette première saison ne nourrit pas une seule seconde d'ennui. Léger sans être naïf, profond sans être grave, The Get Down capte cet instant unique où les rêves se fondent à la réalité ou s'estompent à jamais.




D'une église au Madison Square Garden, le chemin passe par les voies ferrées, les toits délabrés, les caves enfumées et les meetings politiques, le décor est planté, les personnages peuvent s'installer. Les acteurs, jeunes pour la plupart, sont impeccables de justesse à l'instar de Justice Smith qui incarne avec subtilité ce moment bourru entre poils qui poussent et manque d'assurance, ou encore la prometteuse Herizen Guardiola toute en équilibre précaire sur la fine ligne de la rébellion post-adolescence d'une fille de pasteur qui, lentement, se libère de ses chaines. Jusqu'à renier ses principes ? 
Le fils de Will Smith, Jarden Smith, le graffeur de la bande, n'est pas assez tête à claque pour que je l'affuble du qualificatif de caution budgétaire. Le môme a du talent sous sa coupe afro, et s'il ne se révèle vraiment qu'au dernier épisode, c'est uniquement parce que son rôle n'avait été jusqu'alors que très discret. Et puisque je cause coiffure, ne surtout pas oublier de souligner l'excellence des reconstitutions. Rues, façades, fringues, expressions de langages, tout est tiré au cordeau. Les attitudes, les gestuelles sont certifiées authentiques. Grandmaster Flash, Kurtis Blow et Nas n'ont pas de producteurs que le titre, ils s'assurent aussi de la pertinence du propos.



En restant clair sur la durée, en évitant les circonvolutions scénaristiques qui furent fatales à Vinyl, The Get Down reste lisible pour le grand public tout en étant jouissif pour l'initié. Intelligemment cartoon, la série use de symbolique pour raconter les légendes urbaines à travers le personnage de Shaolin Fantastic, virevoltant de toit en toit, glissant sur l'asphalte avec style, ses Puma rouges toujours immaculées. Grâce à ses allures de super-héros entre blaxpotation, Surfeur d'argent et reine des pommes, Shaolin Fantastic permet à The Get Down d'user avec jubilation de raccourcis flashy pour contourner le verbeux des cours d'histoire. 




Dès le premier épisode, la quête de la galette ultime, du disque qui pèse, devient une fantasmagorique métaphore, la lutte quasi fraternelle entre Ezekiel et Shaolin Fantastic, l'un pour l'amour de la belle de ses rêves, l'autre pour que Grandmaster Flash garde le drive, prouve une fois encore que pour assouvir une obsession aucune montagne n'est trop haute. Les chemins peuvent différer, le but reste le même, avancer sans trop trébucher. Tantôt Pieds nickelés, tantôt Boyz N The Hood, la petite bande des Brothers du Get Down nous balade d'une soirée de DJ Kool  Herc jusqu'à l'underground gay de Soho, là où se fit la connexion entre l'art de rue et le mainstream.
Impétueuse et racée, colorée et rythmée, onirique et réaliste, la série ne se départie jamais, malgré les ombres qui menacent, d'un optimisme typiquement funky qui pourrait bien lui permettre de trouver sa place dans la culture populaire, quelque part entre Hair, Fame et les Harlem Globe Trotters. C'est tout le mal que je nous souhaite.



Hugo Spanky

lundi 8 août 2016

THe NiGHT Of


Qui est Nasir Khan ? Un jeune étudiant studieux, calme et courtois, issu d'une famille unie d'origine pakistanaise ? Un manipulateur masochiste doublé d'un sadique aux pulsions criminelles ? Les certitudes bien ancrées en début de saison se fissurent au fil des épisodes de The Night Of, la nouvelle série HBO qui ravive la flamme d'une chaine dont on croyait les ambitions définitivement revues à la baisse.

The Night Of se situe quelque part entre The Wire et Oz, elle est faite de patience et d'audaces. Elle ne pose aucune question, nous en inocule des dizaines dans l'esprit, qui viennent nous torturer longtemps après le générique de fin. Filmé au plus près des personnages, le premier épisode est insoutenable dans son implacable déroulé. On partage les émotions, les attractions, sachant pertinemment que tout n'est que mauvais choix, maldonne et malédiction. Elle, belle, troublée, aisée, droguée, flirte avec le vice, et personne n'y peut rien. Lui, peut être naïf, surement frustré, sans doute surprotégé, d'apparence désarmant d’honnêteté. Elle, lardée de coups de couteaux, massacrée dans son lit de l'Upper West Side, Manhattan. Lui, coupable tout désigné, trop beau pour être vrai, fait tout de travers, aurait mieux fait de rester dans le Queens, comme un bon fils, plutôt que d'emprunter le taxi de son père pour roder dans la nuit. 


James Gandolfini avait trouvé le rôle parfait pour sortir  de l'ombre encombrante de Tony Soprano, ce sera finalement l'ami de toujours qui en hérita, John Turturro venu pour sauver ce projet sur lequel le mastodonte du New Jersey avait tout misé. Trois ans après sa mort, ça fait tout drôle de lire à l'entame de chaque épisode Executive producer James Gandolfini. Il aurait sans aucun doute été épatant dans le rôle de John Stone, avocat aux pieds ravagés par l'eczéma, au look de clodo, à l'esprit lent, pourtant rien ne donne à penser que quiconque aurait pu faire mieux de ce personnage que l'incarnation qu'en donne John Turturro. Regard terne, bouche de traviole, méprisé de tous, minable défenseur des tapins sur lesquels il se paye en nature. Vestige d'humanité dans toute sa crade vérité au milieu d'un monde de procédures, John Stone est le New York de Lou Reed à lui seul. Égaré dans un univers où la liberté est en négociation, il trimballe son interminable carcasse longiligne de la même façon que son eczéma, avec fatalité.


The Night Of est un régal à plusieurs niveaux. Elle est superbement filmée, les angles de caméra ne sont pas de ceux qui nous trépanent les rétines, le rôle mis en avant n'est pas systématiquement celui qui dialogue, il reste parfois dans le flou à la faveur de celui qui écoute. Les points de vue en sont brouillés, on partage ainsi les hésitations de Nasir Khan lorsqu'elle lui tend la drogue, les verres d'alcool. Le couteau. Les plans serrés sur les visages font saisir le désarroi derrière le jeu de dupe de la séduction. Malgré la fulgurance de son rôle, Sofia Black D'Elia (...Dahlia noir, quel nom parfait pour interpréter la victime) s'imprime dans notre affect, sans que l'on parvienne à lui donner le bon dieu sans confession. C'est toute l'intelligence du truc, on la prend à moitié en grippe, sachant trop bien par avance qu'elle ne va amener que malheur sur la vie toute droite tracée de ce gamin aux allures d'ange maladroit.


Et voila déjà Riker Island, implacable monde parallèle dans lequel tout est un peu plus flou encore. Le casting se dévoile, nous gâte, trop tard pour reculer, si le premier épisode séduit par le traumatisme insidieux qu'il cause, les suivants bétonnent l'addiction par le plaisir qu'ils procurent de nous faire croiser à nouveau des acteurs que l'on a aimé ailleurs, et qui nous manquaient depuis. Le scénario joue sur les impressions que laissent les non-dits, sur les doutes qui s'immiscent dans la sensation de lenteur donnée à l'action. Tout se passe derrière le voile, et on frissonne de deviner ce qui pourrait être la vérité, celle effroyable que notre imagination finit par laisser poindre. Et si...? 


Qui est Nasir Khan, bordel ? Et sa famille ? Est-il possible qu'elle soit aussi impeccable ? Et c'est qui ce putain d'avocat qui se trimballe avec les pieds emballés dans du film alimentaire ? Je veux bien que l'on donne dans l'anti-héros, mais là, c'est juste pas possible. De l'eczéma ? Putain, rien que de l'écrire, ça fout les miches. Et ce flic ? C'est possible qu'il soit autre chose que le dernier des cons ? D'où ça sort un système judiciaire pareil ?
On condamne vraiment sciemment des innocents ? Vous y croyez, vous ?


The Night Of ne va pas s'étaler sur cent ans, 8 épisodes et pas un de plus. Je vous le dis comme je le pense, soit vous tourner les talons de suite, soit vous avez trouvé votre cauchemar préféré. 

Hugo Spanky

lundi 1 août 2016

sLY sToNe


Sly Stone aura réussi l'exploit en deux albums seulement séparés d'une dépression nerveuse (ou d'une prise de conscience, ce qui est finalement la même chose) de sublimer ce que les sixties ont eu de meilleur, avant d'inventer le grand flip sous opiacés de la décennie suivante. Sly Stone est un axe.

Dans une main, Stand!, le meilleur album des Beatles, celui que Lennon rêvait d'enregistrer lorsqu'il se pointa à Abbey Road avec Come together et She's so heavy. Expressif, positivement revendicatif, lumineux et aéré, Stand! a la spontanéité d'un claquement de doigt. Il est, avec le premier Santana, le disque le plus symbolique de l'ère Woodstock dans ce qu'elle eut de plus essentiel. Certainement pas, ce que l'on nous fourgue à chaque mercantile anniversaire. 
Woodstock fut explosif et contestataire, tout comme les années soixante ne furent ni dociles, ni résignées. Les 60's ont vu naître une volonté d'opposition, un de ces merveilleux moments d'Histoire qui font de l'humain le plus grand des mystères. Comment peut-on être capable d'une détermination à l'excellence autant que du médiocre le plus méprisable ?



Dans l'autre main, There's A Riot Goin' On, la prise de conscience que rien n'a marché comme espéré. La signification du vide sidéral sur lequel les idéaux utopiques du flower power ont débouché. L'accusé de réception du néant. Les années 70 seront celles des célébrations démesurées, du maquillage à outrance, celles des fards, des paillettes, des surcharges d'eye-liner, des déguisements. Fuir la réalité. La nudité n'a plus sa place, de même que la vérité. On sait désormais qu'une vérité énoncée est une vérité sitôt détournée, utilisée pour mieux nourrir le mensonge. Du Glam au Punk en passant par le Hard Rock, de David Bowie aux Sex Pistols en passant par Kiss, tous porteront masques. C'est ce que dénonce avec insolence l’œuvre au noir de Sly Stone. Le zéro minute, zéro seconde du morceau-titre, comme la lente agonie qui le précède et lui succède. Les poses remplacent le mouvement. Ce n'est même pas que c'est la fin, mon bel ami, c'est l'aube de l'abandon.

A l'origine Sly Stone est un DJ de radio. L'un des plus courus de San Francisco. Il est celui qui parle sur la musique, qui en décode le message, qui transmet le cœur de l'information. Celui qui fait tourner le métaphorique joint. Lorsqu'il se mit à enregistrer sa propre musique, il conserva le même rôle. Everybody is a star. La même énergique désinvolture dans la wax que sur les ondes, le même enthousiasme communicatif, celui qui séduisit le public de I want to take you higher. Le drame de Sly Stone fut de n'avoir pas su travestir son propos. Quand du multicolore célébratif de Stand!, il passa au rictus sombre de There's A Riot Goin' On, il énonça une vérité trop encombrante pour un business de la joie en pleine expansion, les labels préparaient en douceur des générations de consommateurs dociles et manipulables, là où Sly voulu les émanciper. Il plongea la tête la première et se noya dans l'amertume.




Cela n'a rien d'étonnant si les Red Hot Chili Peppers, symbole s'il en est du plus désincarné rock des stades, machine mise au point pour fonctionner en roue libre, sur les réflexes pavloviens d'un public auquel on donne exactement ce qu'il attend, sans avoir besoin de se casser la gnognotte. Pas étonnant disais-je, si c'est sur un titre de Fresh, l'album d'après, qu'ils ont jeté leur dévolu lorsqu'ils voulurent rattacher leur existence à l'écrasant passé qui les nargue du haut des pyramides. If you want me to stay est un bijou de mélodie, portée par autant de malice que l'on peut caser avec bon goût dans une poignée de minutes de musique. Sly Stone y fait étale de son savoir-faire, il s'y montre roublard et clinquant, super-dope Sly, même s'il n'y dit plus rien. Suggérant simplement qu'il pourrait éventuellement ne pas rester, alors même qu'il est déjà quasiment parti. Fresh est surement l'album que je conseillerais au novice de 2016, il est neutre, comme les esprits de notre époque lessivée.



J'ai toujours vu un insupportable paradoxe ségrégationniste dans l'attitude des amateurs de Pop céleste. Dans cette façon de porter en étendard Beatles et Beach Boys, en s'efforçant d'oublier que les premiers ont dévalisé Motown et que les seconds ont pillé Chuck Berry. En se drapant des idéaux de fraternité pour mieux enterrer l'Homme noir. Pourquoi tant de collectionneurs acharnés ont-ils si peu de disques de musique noire ? N'est-ce pas pourtant du Blues, du Jazz, de la Soul, du Doo-Wop, du Gospel, du Funk que la lumière fut ? Le New-York sous lysergiques de Funkadelic, le Washington sous les bombes de Chuck Brown ne valent-ils pas cent fois le Londres sous amphétamines de 1977 ? La majesté de The Impressions, la classe arrogante de Sam Cooke ont-elles vraiment un équivalent en sucre blanc ? Il y a là une part d'obscurantisme qui ne résiste pas à la musique de Sly Stone. Il n'est plus question de Sgt Peppers versus Pet Sounds, lorsque Stand! tourne sur la platine. Ce disque est une tranche de vie kaléidoscopée par la quintessence de l'imaginaire Pop, pas un bricolage de studio mais une apologie de l'instant présent, il capte la vibration, ne se contente pas de la recréer artificiellement par ouï-dire. A l'antithèse de la paranoïa des Beatles refusant de sortir d'entre quatre murs, aux antipodes de l'autisme omnipotent de Brian Wilson, se tient Sly Stone et sa famille hétéroclite, l'esprit vif, les deux pieds sur le bitume, respirant à plein poumons l'air de la rue pour mieux nous en transmettre le vécu. 
Osez la différence, goutez la sensation du vrai. 

Hugo Spanky

mercredi 13 juillet 2016

RicK JaMeS


Joni Mitchell, Neil Young et Prince, hormis celui d'avoir été ces dernières semaines au sommaire de RanxZeVox, ont un point commun : Rick James. De la première, il fut un des jeunes amants, tandis qu'il se planquait au Canada pour fuir l'incorporation au Vietnam, à la même époque où il embaucha Neil Young comme guitariste de son groupe Mynah Birds. On est alors en 1968, tous n'ont encore écrit que la préface de la grande histoire qui les attend, et Prince devra attendre encore une bonne dizaine d'années pour que son chemin croise celui du plus déjanté rejeton de la funky music. Une décennie que Rick James ne mettra pas à profit pour entretenir une vie saine et équilibrée.

Je ne sais même pas d'où il aurait pu sortir une telle ambition. Né d'une hôtesse de bars qui le trimballa de nuits blanches en nuits blanches, le gamin adopte rapidement le rythme de vie qui le mènera à sa perte, non sans avoir au passage effleuré les sommets.



La vie de Rick James éclipse, hélas, son œuvre musicale. Ses abus, sa folie, auront empêché la reconnaissance à laquelle il pouvait prétendre lorsqu'il secoua le Funk anesthésié de la seconde moitié des seventies, préparant le terrain à coup de hits rageurs à la révolution princière. Rick James a tout le temps joué avec un feu sans cesse plus attisé. Il eut parfois de la chance, comme le soir du 9 aout 1969, où trop défoncé pour bouger de chez lui, il renonça à se rendre à une soirée organisée chez elle, au 10050 Cielo Drive, par Sharon Tate. Il fit aussi souvent les mauvais choix, et fut à plusieurs reprises visé par des accusations de viols, de passage à tabac de collaborateurs plus ou moins douteux, ou de proxénétisme. 
Rick James, à qui Stevie Wonder en personne a prédit un grand avenir, rejoint la Motown en 1972, au moment où le label, dorénavant installé à Los Angeles, est en passe de devenir la plaque tournante des pires excès et débauches. Marvin Gaye, Eddie Kendricks, David Ruffin ne respirent plus sans leurs pailles, Diana Ross, plus cadavérique que jamais s'affiche semi-nue au Studio 54 dans les bras d'éphèbes d'une nuit ou des stars du moment, quand elle ne donne pas des shows pharaoniques en l'honneur d'un public huppé, bien éloigné de celui du ghetto qui la porta en triomphe durant la décennie précédente. Il va sans dire que Rick James est comme larron en foire au milieu d'un tel foutoir. Il deal à tout va, fourgue des gamines à qui en demande, tabasse quiconque se dresse sur son passage, et de toute façon tout le monde s'en fout, la superficialité est de mise, le concept de la nuit ultime, du petit matin qui n'arrivera jamais. Dance 'till you drop ! 



En 1978, il passe enfin aux choses sérieuses, et enregistre son premier album. Come Get It fait un bien fou au Funk en le recentrant sur ce qu'il a de meilleur, le rythme et l'émotion. You and I pour le premier et Hollywood pour la seconde sont les pièces maitresses d'un disque qui sert de maitre étalon à une nouvelle approche du son du ghetto, tout en guitares teigneuses, paroles sans nuance et basse assourdissante. Espiègle, provocateur, salace, les doigts plein de foutre, le corps couvert de sueur chimique, Rick James s'octroie la couronne de Funk Master, dont il rêve depuis trop longtemps. Au moment où Kool & The Gang cherche son second souffle, où les Ohio Players montrent des signes de lassitude, Rick James et les audaces fusionnelles et spirituelles de Earth, Wind and Fire se positionnent comme les nouveaux espoirs d'une black music débordée par la disco, et encore incapable de déceler l'avenir dans l'Electro Hip Hop. Il faudra attendre Prince pour faire le lien entre tout.



Et justement, le voila qui pointe son nez dans notre histoire. Au printemps 1980, Rick James et son Stone City Band ont aligné deux albums supplémentaires, Fire It Up et l'extraordinaire Bustin' Out Of L Seven. Les ventes sont bonnes, les salles sont pleines, quand soudain, c'est le drame. L'indiscipline en étendard, l'arrogance comme attitude, Rick James prend Prince en première partie. Le louveteau vient d'entrer dans la bergerie. Fort d'un deuxième album qui flirte avec les charts grâce à I wanna be your lover,  single uppercut s'il en est, le Kid de Minneapolis joue la surenchère et s'attache à tuer le père en bouffant tout cru, nuit après nuit, sur son propre terrain, celui qui fut un temps, révolu, son modèle. Ultra sexuel dans son jeu de scène avec sa choriste Gayle Chapman, prédateur musicalement, entouré du groupe le plus hargneux de son histoire, André Cymone, Dez Dickerson, Bobby Z et Dr Fink, Prince va non seulement ringardiser les jams complaisantes du Stone City Band, il va surtout, affront suprême, subtiliser l'incandescente petite amie de leur leader et en faire la première de ses créatures : Vanity.




Un coup du sort accentué par un désastreux timing qui voit Rick James accompagner la fin de la tournée par la sortie de son plus soporifique album, Garden Of Love, véritable pas en arrière vers un indigeste Funk ampoulé, alors que simultanément Prince révolutionne le genre avec le dynamisme ultra minimaliste de Dirty Mind
La haine est une monture difficile à contenir, mais elle porte parfois vers le sommet, ce sera le cas pour Rick James. Vexé, jaloux, il vole en représailles les claviers aux sonorités préprogrammées de Prince au soir de leur dernier concert commun, et s'en sert pour se surpasser avec son album suivant, celui de la légende, l'un des plus grands disques que le Funk a enfanté, l'incontournable Street Songs.



Avec un seul titre au delà des 4 minutes, l'unique tempo lent du disque, Fire and desire en duo avec Teena Marie, Street Songs est un manifeste Ghetto Funk, l'ultime alliance du bitume et des mélodies avant que le Hip Hop ne rafle définitivement la mise de la crédibilité. Dès son intro par la ligne de basse de Give it to me, l'album vous claque le beignet. En moins d'une minute l'affaire est entendue, riff de synthé vicieux à la provenance facilement identifiable, clap hands, cuivres en embuscade, licks de guitare et le say what du Rapper's delight de Sugarhill Gang. Rick James annonce la couleur, il n'abdiquera pas sans se battre.

Mieux qu'un combat, c'est un festin, Give it to me, Ghetto life, Mr Policeman (sous influence Master Blaster), Below the funk, Call me up, la touche de sophistication de Make Love to me, la soul blues de Fire and desire, rien n'est superflu dans Street Songs. Et puis, bien sur, cerise sur le gâteau, en ouverture de face B, il y a LE hit, un des plus célèbres du Funk, classique parmi les classiques (sonnez hautbois, résonnez trompettes) : Super Freak ! La ligne de basse pois sauteurs la plus communicative de l'univers, les chœurs des Temptations, impossible de résister à l'appel du dancefloor quand Super Freak claque dans la sono. Rick James vient d'écrire sa légende en accaparant les ondes pour l'éternité. Fier comme un bar tabac, il renvoie les synthés à Prince en les accompagnant d'un mot de remerciement, auquel Dr Fink répondra via la presse en affirmant que ce vol fut une bonne chose puisqu'il avait permis au groupe de se débarrasser d'un matériel démodé, et d'acquérir des claviers dernier cri grâce à la prime d'assurance. Ambiance dans la basse-cour.  



Throwin' Down, parut l'année suivante, prolonge Street Songs sans démériter, mais les années 80 vont si vite que le disque sonne daté dès sa sortie. Pour finir de se mettre sur les rotules, Rick James compose et produit pour les Temptations le single Standing on the top, locomotive de l'album Réunion, de 1982, qui voit David Ruffin et Eddie Kendricks réintégrer la formation. Une idée qui débouche sur un impeccable hit, mais aussi sur une de ces sorties de virage qui finissent dans le décor dont le rock business a le secret. Comme Bobby Womack, Sly Stone, Ike Turner ou George Clinton à la même époque, les deux anciens dissidents du groupe sont complétement accros au freebase et sabotent la tournée qui suit. Moins de dix ans plus tard, en 1991, David Ruffin, la voix câline de My girl, celle écorchée de Ain't too proud to beg, finira par mourir de son addiction après une longue déchéance. A ce moment là, Rick James sera lui même au bord du gouffre.


En juillet 1991, en compagnie de Tanya Hijazi, sa régulière, Rick James séquestre une jeune crackhead, Frances Alley. Rendu impuissant par l'abus de cocaïne, l'idole déchue a depuis plusieurs années développé un penchant pour des palliatifs, disons, un brin déviants. Jeux S.M non consentis à la limite de la torture, pratiqués sur des victimes droguées de gré ou de force, attachées ou inconscientes. Frances Alley sera retrouvée au bout de six jours, les jambes couvertes de brulures  causées par la pipe à crack incandescente avec laquelle Rick James prend plaisir à la caresser avant de verser de l'alcool sur les brulures. Dans le même ordre d'idée, il lui entaille les seins et l'entrejambe avec la lame d'un couteau chauffé à blanc, et la frappe au visage avec la crosse de son flingue, tandis que Tanya Hijazi lui impose des rapports qu'il est difficile de qualifier de sexuels. Le calvaire dure d'autant plus que la victime est elle même complétement défoncée. A tel point qu'après avoir réussi à leur échapper une première fois, elle revient dès le lendemain pour quémander une nouvelle dose. Eight ball junkie.


Derrière  le masque d'arrogance et la superbe de Rick James se cache le désordre mental d'un enfant abusé, bringuebalé par sa mère -prostituée à la solde de la mafia- abandonné par son père à la naissance, dépucelé à l'âge de 9 ans par une fille qui en affiche presque le double, drogué dès l'adolescence. Rick James même au fait de sa gloire, ne cessa jamais ses activités de mac, de dealer. Thug life, ghetto life, connerie de vie. Entre 1982 et 1984, il défia la chronique en partageant son enfer avec la toute jeune, mais déjà désespérément paumée, Linda Blair pour laquelle il composera son ultime hit, peut être le plus essentiel, Cold blooded. Incroyable chanson qui, avec sa boite à rythme famélique et son riff de guitare acéré préfigure, dès 1983, When doves cry et Kiss.  L'album du même nom était d'ailleurs pas si mal foutu que ça, moderne et luxuriant, tout en gardant un pied dans la rue avec la participation de Grandmaster Flash, il ne lui manquait finalement que d'autres grandes chansons du calibre de Cold blooded. Ce fut le talon d'Achille de Rick James, que de ne pas être meilleur compositeur.


L'année suivante, 1984, la messe est dites, Prince atomise la concurrence avec Purple Rain, et Rick James se voit rangé au rayon des souvenirs de virée. Dire qu'il n'en garda rancune est en dessous de la vérité, le triomphe de Prince, qu'il ne pouvait se retenir de considérer comme son plus turbulent élève, mais guère plus, le terrassa psychologiquement et physiquement. La came fit le reste. Linda Blair, dont il affirma avoir été sincèrement amoureux, ficha le camp, la médiocrité des albums qui suivirent n'eut comme équivalent que le pathétique de le voir poser sur fond violet, habillé à la mode Paisley park, sur la pochette de Wonderful en 1988, son premier album post Motown, le dernier avant la chute. Deux ans plus tard, lorsque MC Hammer triomphe avec U can't touch this, une version cartoon de Super Freak, il n'y a plus que dans la rubrique des faits divers que l'on peut lire le nom de Rick James


En 1992, alors qu'ils sont en liberté conditionnelle dans l'affaire Frances  Alley, il récidive avec Tanya Hijazi en séquestrant Mary Sauger. Venue pour négocier un contrat discographique, la jeune femme est passée à tabac par le couple infernal, qui prendra la peine de la réveiller à coup d'eau dans la tronche après qu'elle se soit évanouie sous les coups, pour aussitôt la frapper à nouveau ! Rick James, définitivement rétamé, s'endormira à l'audience pendant le témoignage de Mary Sauger lors de son procès pour torture, séquestration et mise en danger de la vie d'autrui, ronflant bruyamment durant de longue minutes, au grand désarroi de son avocat, alors même qu'il risque une condamnation à vie. Dans une Amérique traumatisée par l'affaire Rodney King, il n'écope que de 5 ans de prison à Folsom, et sera libéré pour bonne conduite deux ans plus tard.


La fin de l'histoire est un peu plus pathétique encore. Rick James épouse Tanya Hijazi en 1997, ils vivent en marge une lente agonie chimique avant de divorcer en 2002, deux ans avant que Rick James, paralysé des jambes depuis un AVC, ne soit retrouvé mort à 56 ans, seul dans son appartement. L'autopsie révéla la présence dans son sang de 7 anti-dépresseurs différents, en plus de méthamphétamine et de cocaïne. Sur scène ce soir là, à Atlanta, Prince se fendra d'une discrète dédicace.

Hugo Spanky