samedi 18 novembre 2017

LAuReNT VouLzY



Les auto-tamponneuses, je les vivais comme un avant goût des 18 ans. Faire du cruising, la musique à fond, le coude à l'équerre, en évitant les embuches. La sono alternait disco à guitares et variété, Heart of glass, Made for loving you, Gaby, Ti amo, Touch too much, Ma gueule. Je vous raconte pas comment je cruisais la Riviera, d'Azur à Ligure, sitôt que le moelleux de l'intro du Cœur grenadine venait s'alanguir dans les boomers. Il n'y avait que le I can't tell you why des Eagles pour savoir débarquer de la sorte, en glissando tout schuss. Voulzy, c'était pas forcément le mec à qui j'ambitionnais de ressembler, mais pour ce qui était de coller le spleen dans mon Eden sous les pins, il était hors catégorie. Si j'avais eu suffisamment de jetons, j'aurai pris la tangente jusqu'au bout du monde, au volant de mon électrique rouge aux pare-chocs botoxés, sans jamais gouter autre chose que son single grenadine.

Connement, de cette amorce de souplesse, je n'ai gardé que le souvenir lorsque fut venu le temps des grandes décisions. De celles qui vous définissent à l'adolescence, lorsque se définir devient passage obligatoire pour communiquer. Peu avant de se rendre compte que toute communication est superflue. Ce triste moment où l'on abandonne au pied du manège, les plus encombrants de nos amours de jeunesse. Ceux là même qui ne nous lâcheront jamais, quoique l'on s'inflige pour leur échapper. Vous voulez que je vous chante Vanina ?



Pourquoi Bashung et pas Voulzy ? Qu'est ce que Vertige de l'amour avait de plus ? Faut être sacrément con pour revendiquer Le cœur grenadine sans chercher à goûter les autres saveurs. D'autant que je n'avais pas trouvé déshonorant le duo avec Pause-Café. Et qu'entre Mes nuits sans Kim Wilde et L'arrivée du tour, je veux pas dire, mais il n'y a pas la ligne droite de Vincennes. Du Paul McCartney enrobé de Harry Belafonteça ne peut pas faire un garçon de mauvais goût. Il n'est même pas encombrant, Voulzy, avec sa tocade des 45 tours et puis s'en va. A croire qu'arraché de mon Roc méditerranéen, mal transplanté en royaume de Burgondie, j'étais devenu carrément méchant, jamais content.




En société, chaque fois que je disais Voulzy, on me répondait Souchon. Faut reconnaître que ça n'aide pas. On me collait du Jersey dans mes tropiques, du Brandy dans mon Indien. Pas d'échappatoire au poulailler, grillage triple torsion maille de 13. Voulzy, Souchon, Soulzy, Voulchon. Jeu de rôles à la fantaisie chantournée, ces deux là changent de masque selon la destination. Tignasse frisée blonde, tignasse frisée brune, emmêlées par un destin taquin qui fit naître le blanc-bec au Maroc et le mulâtre à Nogent-sur-Marne. Dandy velours pour les paroles écrites à la craie de Douvres, délicatement emberlificotées par mots amoureusement choisis. Dandy fleuri pour des airs qui virevoltent comme les Monarques lépidoptères en Basse-Terre, les parures d'accords raffinés, décorum de guitares mutines pour voix éthérées, Everly falsetto. Source commune pour consommation fragmentée par esprits mal érigés. Souchon pour France Inter, Voulzy pour le Podium Europe 1. Rockollection a trop souvent côtoyé Le schmilblick pour que l'estampille Guy Lux m'autorise à considérer comme un des miens, perfecto pento, celui qui citait pourtant Them, Dylan, Mama's and Papa's, Rolling Stones ou Little Eva, au fil de quelques rimes bien senties, sur un de nos hit pop parmi les mieux fichus des 70's. Pas futé, mon regard de se tourner vers les rives lointaines, alors que Belle-île-en-mer flotte à quai. Le manque d'indulgence prend le pas sur le peu d'eau qui nous sépare. 




Il aura fallu que Milady se lasse de m'entendre fredonner la biguine je la danse pas (alors que je ne danse pas plus la salsa et que je n'en fais pas tout un plat) et qu'elle m'offre cet album rose délavé pour qu'enfin je savoure ce Punch Planteur dans lequel, jamais, le rhum ne supplante mangue et goyave. Le chaloupé de la démarche vient de l'esprit, pas du foie. Un délice. Un univers de flirts chahutés, de virée vers le Var, d'affirmation de soi, un cocktail de rimes en eau, en elle, en cœur. Des crobars à mille lieux des mécaniques roulées des clichés fantasmés. Musicalement, on pense à Pizza, à Band On The Run, du swing de sultan illuminé par des idées à foison. Un JJ Cale à l'ananas. Les mélodies s'immiscent dans l'arrière boutique crânienne, pincent les lèvres, mordillent les joues, tourneboulent les lacrymales sans jouer les tire-larmes. Sept compositions sans écueil et une reprise de Qui est in, qui est out. Huit titres au milieu desquels, encore plus scotchant que Le cœur grenadine,  En Tini savate l'arrogance de capitale, revendique une autre vie délestée des ambitions de métropole. On dirait Mirror in the bathroom de The Beat débarrassé de son urbanité, joué en laissant une traine de toile légère dans le sable blanc. Ce qui est finalement mieux qu'avec les fesses serrées. Karin Redinger évoque le versant Souchon du duo, à moins que ça ne soit When i'm sixty four. Hé! P'tite blonde picore dans le glam, Cocktail chez mademoiselle trinque en laidback aux mille et une subtilités. Ça défile comme au Mercredi des cendres. Intimité de crépuscule, lové à quelques pas de la foule bigarrée, dans le fantasme d'un corps immobile aux formes d'ile entre capricorne et cancer. Je ne vais pas signer pour le grand album perdu du rock français, mais entre Bashung et Coutin, il y a assurément une place à faire pour ce disque ci. 


Et ainsi arrivé à la mi-temps de l'éternité, découvrir que sous les spots multicolores de mon arc-en-ciel électrique se trouvait bel et bien un trésor. Serein, dorénavant, de savoir que creuser ne servait à rien pour le trouver, lever la tête suffisait.
Hugo Spanky

 Ce papier est dédié à Malcolm Young, éternel activiste des sonos de fêtes foraines.

samedi 11 novembre 2017

MiNDHuNTeR


Pile au moment où je pensais classer l'affaire des séries de grande envergure, Mindhunter m'est tombée sur le râble sans crier gare. Le synopsis avait tout pour que je passe mon tour, et je ne m'en suis pas privé. Pensez donc, un énième épanchement sur deux experts du FBI en charge de dresser le portrait de quelques-uns des plus traumatisants tueurs en séries de l'Amérique du vingtième siècle. Experts, profilers, unité spéciale, autant de mots-clés pour roupiller sur son canapé sans même prendre la peine de dégainer une Heineken. Franchement, si c'était pas que Milady laisse trainer ses pupilles sur tous ce qui est affaire de crimes, je ne me serais jamais penché sur le cas de ces deux oiseaux en costard fédéral. D'ailleurs, à tout dire, j'ai carrément zappé le premier épisode, préférant poser un disque sur la platine que de m'imposer 50 minutes de désillusions. Sauf que dès le deuxième, Ed Kemper s'invite à la fête et, comment dire, Ed Kemper c'est mon dada. Alors, j'ai regardé. Et j'ai plus bougé jusqu'au dénouement final, qui tient à peu près autant d'un dénouement final que celui censé conclure la saga des Soprano.


Partez pas, je ne vais rien spoiler du tout. Juste vous dire que Mindhunter a tout ce que The Deuce n'a pas. Un casting béton, d'abord. Pas du tape à l’œil, du qui tient l'endurance. De la tronche à l'ancienne, façon Les rues de San Francisco pour le duo de tête. Les fameux deux agents du FBI qui vont, pour la première fois de l'histoire, chercher à rendre utile l'emprisonnement à perpétuité. Vu qu'en Amérique ce terme signifie encore ce que le dictionnaire en dit, autant en profiter pour ne pas nourrir les condamnés à rien foutre. Et c'est là que mon Ed Kemper entre en piste. C'est le premier sur la liste, celui dont le profil et le discours sur la méthode vont servir de base à une plus précise compréhension du monstre que sait si bien cacher l'être humain derrière des siècles de bonnes manières.


Chapeau bas à celui (ou celle, c'est pas le moment de déconner avec ce genre d'oubli) qui a déniché(e) Cameron Britton pour camper Kemper. Je ne sais rien de cet acteur, je n'ai souvenir de ne l'avoir vu nulle part, mais bordel, j'espère qu'il n'a pas passé ces derniers mois à se taper des branlettes en public, ni à tripoter les fesses des starlettes de Hollywood, parce que j'aimerais assez que sa carrière ne soit pas flinguée avant qu'il ait eu le temps de tourner dans la saison 2. Voire plus. Dans le genre qui a bien cerné son rôle, il ne risque pas que la concurrence vienne lui arpenter les arpions. Cameron Britton est débonnaire et flippant dans un même plan fixe, exactement comme on s'imagine qu'Ed Kemper doit l'être. Je ne veux pas savoir où il a appris à ressembler de la sorte à un gonze qui a débuté sa crise d'adolescence en dessoudant ses grand-parents.


Qui dit grands hommes, dit petites pépées pas bien loin. Sachez simplement qu'Anna Torv est mieux que ça. Mindhunter n'a pas recruté ses rôles féminins dans les pages des magazines de mode, ce qui fait un bien fou. Non pas que ce soit des laiderons, loin de là, mais qu'il est agréable pour le mâle que je suis de se sentir considéré comme capable d'apprécier une bonne actrice. La production de Mindhunter -David Fincher (déjà producteur de House of cards, dont je n'ai toujours pas vu la moindre seconde) et Charlize Theron- s'est fixé comme mot d'ordre de respecter son public. Réalisation rigoureuse, jamais ennuyeuse, script impeccable, scénario à tiroir irréprochable de cohérence, rythme de croisière dépourvu de temps morts, casting fondé sur la capacité de chacun à incarner une psychologie des personnages sur laquelle on peut s'appuyer. C'est tellement du bon boulot qu'ils ont même pas cherché à coller des tocs au premier rôle. Si ce n'est une tendance obsessionnelle à pratiquer le cunnilingus à la moindre occasion, on baigne dans le classicisme le plus absolu. Le jeune fougueux vaguement arrogant et le vieux bourru qu'à un gosse à moitié fini. Manière qu'on pige bien que c'est pas là que ça va se jouer.



Il n'y a pas de surenchère dans Mindhunter, les gars sont là pour créer une méthodologie permettant d'écrire la définition du serial killer jusque dans ces variantes les plus exotiques et c'est ce qu'ils font. Selon les épisodes, ils se prennent les pieds dans le tapis ou croisent une enquête locale, filent parfois un coup de main, avant de reprendre leur quête. On ne s'attarde pas à savoir l'aboutissement, le procès, les condamnations, c'est pas le propos et on s'en fout. On a reprit l'avion pour le pénitencier, enclenché la touche rec du magnétophone à cassettes et on provoque les confidences de Jerry Brudos ou Richard Speck, avec le frisson au bas du dos, les perles de sueur dans le creux de la nuque et l'envie que ça dure encore quelques minutes de plus.


Hugo Spanky


mercredi 18 octobre 2017

TeD NuGeNT ★ NaTuRe eT DéciBeLs


Ok, vous allez dire que je le fais exprès, rien que pour me faire remarquer. Que dire du bien de Ted Nugent (pire, je vais l'encenser) en 2017, c'est comme dire du mal de Pétain en 40, c'est pas le bon timing. Le gars a voté Donald Trump ! Il l'a carrément crié sur tous les toits et même qu'il a incité les autres à en faire autant. Malheur ! Ted Nugent est barjo, il hait les hippies, les drogués, les mous du genou, les gauchistes, il aime les flingues, abattre des ours, des pumas avec son arbalète. Et hurler dans son micro en faisant cracher du feedback à sa Byrdland. Autant dire qu'il est parfait pour le Rock'n'Roll. En voila un qui remet un peu de mauvais goût dans une affaire entendue. Sa prise de bec avec David Crosby sur tweeter est incroyable. A une heure où plus rien ne se dit sans avoir été soupesé jusqu'à être vidé de tout sens, voila que deux vieilles gloires se filent des coups de canes sous la table de la pension de famille. Croz le traite, lui et son pote président, de ramassis de trous du cul, Nugent rétorque qu'avec tout ce qu'il s'est enfilé comme dope, on ne peut pas en vouloir à Crosby d'avoir le cerveau aussi ramolli que la bite. C'est cool, non ? Plus rigolo que de savoir où Florent Pagny doit payer ses impôts. Et ça empêche pas d'aimer Snakeskin cowboy autant que Almost cut my hair. Faudrait demander à Stephen Stills de faire l'arbitre entre ces deux là, on se marrerait encore plus. 


De toute manière, un gonze qui a torché autant de classiques du rock'n'roll peut voter pour qui il veut. Et c'est pas l'avide cupidité des artistes revendiqués démocrates qui va me rendre moins tolérant. Les beaux discours de la gauche américaine seraient surement plus digestes s'ils ne s'accompagnaient pas d'un sens du business digne des requins de wall street. Que Beyonce et Jay Z tonde le ghetto, que Springsteen se beurre les noix à 800 sacs le ticket pour causer, sur Broadway, de son papa ouvrier, ça ne me rend pas Kid Rock moins sympathique. Je suis d'avis qu'une nouvelle génération de mecs infréquentables remettrait le binaire sur les rails, plus surement que toute une ribambelle de beaux parleurs aux dents longues.

Ted Nugent fait partie de notre histoire, de la mienne en tout cas, de ce fantasme américain que je perçois comme une certaine conception du paradis. Un endroit où se succédaient, semaine après semaine, dans les bacs des disquaires, dans les ballrooms en surchauffe : Grand Funk Railroad, Aerosmith, J.Geils Band, Bob Seger, Alice Cooper, Lynyrd Skynyrd ou Ted Nugent. La pêche à été sacrément bonne le temps que ça a duré. De 1967 à 1978 pour être précis dans le cas de Ted Nugent, des Amboy Dukes à Double Live Gonzo. Pas un temps mort, pas un virage négocié autrement que plein gaz. Des morceaux d'anthologie en veux tu en voila, Journey to the center of the mind, Migration, Great white buffalo, Hibernation, Stranglehold, Stormtroopin', Motor city madhouse, Just what the doctor ordered, Free for all, Cat scratch fever, Snakeskin cowboy, Wang dang sweet poontang, You make me feel right at home, Dog eat dog, Hey baby, Wango tango que du certifié intemporel qui castagne comme à la récré.  
Il lui aura fallu bouffer du miles and miles à travers le midwest pour en arriver là, apprendre à devenir un leader, à passer au lance flamme quelques clichés trop sévèrement ancré dans le quotidien du rocker lambda des sixties. Aussi improbable que cela puisse paraître dans ce laps de temps où la population ingurgite du LSD à s'en faire cramer le cerveau, Ted Nugent, qui prône exercices physiques et vie au grand air, voit rouge (façon de parler) en se rendant compte que ses Amboy Dukes parlent de dope dans les chansons. Pire, il s'aperçoit qu'ils sont fainéants comme des couleuvres, qu'ils ne nourrissent aucune autre ambition que de se déchirer la tronche en se faisant tripoter le chibre. Des freaks ! Pas moyen de faire tenir un album debout du début à la fin avec des branleurs pareils. Il a beau défourailler Baby please don't go, faire souffler le blizzard sur Journey to the center of the mind, parler la poudre (à canon) sur Dr Slingshot, aligner 300 dates par an, rien n'y fait, les Amboy Dukes restent cloitrés en série B pour cause d'amateurisme.




En 1969, la formation connait un regain de forme avec l'arrivée de Rusty Day au micro, le temps de l'album Migration. Un disque à peu près bien bâti, varié dans ses humeurs, sur lequel on entend du funk cuivré (Curb the elephant) ou pas (Good natured Emma), une reprise de Frankie Lymon parfaitement dans l'esprit doo wop (I'm not a juvenile delinquent), de la Pop psychédélique qui lorgne vers San Francisco (Shades of green and grey), du Rhythm & Blues éclaboussé de Hammond (Loaded for bear) et pas mal d'autres choses qui tendent toutes vers ce constat sans appel : Ted Nugent ne sait pas trop ce qu'il fout au milieu de tout ça ! Y a pas la place, et personne pour trancher dans le vif. Lorsqu'il prend ses aises comme sur le morceau titre, Migration, on pige bien le truc, on voit les galinettes cendrées prendre leur envol au dessus de l’antarctique. Mais sitôt que le costume est étriqué comme un uniforme anglais, le guitariste lutte pour faire péter les coutures, et l'unité du groupe devient chimère. Rusty Day en fera les frais et partira, dès l'année suivante, fonder Cactus avec Jim Mc Carty, guitariste vedette des Detroit Wheels de Mitch Ryder -et idole absolue de Ted Nugent- en ne conservant comme mission, malgré le talent des membres de la formation, que de saturer du Blues en beuglant au dessus d'un amas de guitares, coincé entre un solo de batterie et un autre de basse.

On peut dire ce qu'on veut sur Ted Nugent, il n'est ni Berlioz, ni Strauss, mais il ne s'est jamais contenté de ça. Son jeu de guitare, même lorsqu'il tutoie les standards du hard rock, ne doit finalement que peu au heavy blues en vogue au crépuscule des sixties. Ted Nugent joue du pur rock'n'roll, unissant l'attaque de Scotty Moore au groove de Bo Diddley. Ses riffs ne sont pas assénés comme des coups de pilon, il étire les notes autour du tempo plutôt que de le marteler en chœur avec la rythmique. Aussi improbable que cela puisse paraître venant d'un tel hurluberlu, il y a une sensualité féminine dans son jeu, une jubilation amoureuse. Ted Nugent est animé d'un saisissant contraste, bouillonnant comme l'agitation nerveuse du cœur de Detroit, apaisé comme les grands lacs des rocheuses. Jamais domestiqué. Dans les développements de ses thèmes de prédilection (Below the belt, Hibernation, Migration..), ses sonorités sont d'une fluidité qui esquisse des paysages dans lesquels la sauvagerie est beauté, la liberté insolente, le picking narrateur. Ces moments là seulement, permettent de saisir le message dans toute sa plénitude, la quête de Ted Nugent, la revendication de sa part animale, va un brin plus loin que les caricatures qui en sont faites. Quiconque ayant pris le temps d'écouter les paroles de Great white buffalo devrait avoir pigé deux ou trois nuances dans le propos.


 

The Indian and the buffalo
They existed hand in hand
The Indian needed food
He needed skins for a roof
But he only took what they needed, baby
Millions of buffalo were the proof

But then came the white dogs
With their thick and empty heads
They couldn't see past the billfold
They wanted all the buffalo dead
It was sad, It was sad


En 1973, après 6 ans de persévérance, Ted Nugent fait sécession, renonce au principe de groupe et signe sous son nom avec DiscReet, un énième label monté par Frank Zappa. Call Of The Wild puis Tooth, Fang and Claw sortent en février et septembre de cette même année. Amboy Dukes n'est plus qu'une appellation accolée au nom du leader autoproclamé, pour ne pas paumer le maigre public ardemment glané au fil des tournées. La conception des disques est dorénavant clairement l'affaire du seul guitariste, les chansons lui laissent un terrain d'expression dépourvu de tout autre soliste. Et si ça tâtonne encore dans l'efficacité, si on ne pige pas trop pourquoi il refile parfois le micro à l'affreux Andy Jezowski, il n'en demeure pas moins que ces disques représentent un sacré pas en avant en terme de mise en place et d'unité. Le nectar reste à venir, mais ce sont ces deux albums là qui vont déterminer la suite en permettant à Ted Nugent, malgré des ventes décevantes, d'enfin décrocher un contrat avec une major.

Les astres du grand nord sont en ordre de marche, l'esprit des Potawatomi a parlé lors des quelques mois que Ted Nugent a passé seul dans les montagnes du Michigan, là où elles flirtent avec le Canada, loin du monde de la musique pour la première fois depuis 1967, chassant à l'arc pour survivre, se ressourçant auprès de la matrice originelle, l'implacable mère nature. Il en revient gonflé à bloc pour enregistrer son premier album pour CBS, recrute Derek St Holmes, frère de sang de la scène de Detroit, jumeau partiellement civilisé du carnassier guitariste. Derek St Holmes est un fondu de Little Richard, de la soul hystérique dans le gosier, du groove plein les articulations et une impeccable intelligence pour débroussailler les tempétueuses visions du maitre d’œuvre. Avec lui, les chansons se font mouvantes, les arrangements tranchants, leur impact surmultiplié par l'effet de surprise. Si on y perd les grandes cavalcades à dos de buffle, on y gagne des bijoux de concision comme You make me feel right at home (ce qui doit relever du miracle), le quasiment pop Queen of the forest ou l'ultra efficace Snakeskin cowboy. On conserve la saveur de l'aventure avec Stranglehold  en ouverture d'une face A impériale de bout en bout, complétée par Stormtroopin', Just what the doctor ordered et rendue respirable par un Hey baby tout en souplesse, positionné au milieu du tir groupé. Les notes de pochette réclament l'attention de New York et Los Angeles, le message sera reçu 5/5. Le disque est celui du triomphe. On se croit à l'orée d'une ère de stabilité au long cours, sauf que Ted Nugent, c'est pas l'Abbé Pierre. Il raque que dalle aux musiciens, les enfle sur les crédits des compositions, les planque dans l'ombre pendant les concerts, inévitablement ça claque la porte à tout va. 



Du coup, Meat Loaf assure l'intérim vocale sur la moitié des sessions du deuxième album (Free For All). C'est pas du petit lait pour autant, mais ça n'abrase pas pareil, c'est pas l'école Detroit, Michigan. En plus, Writing on the wall recycle carrément Stranglehold, de qui se moque t-on ? Turn it up fait oublier tout ça, n'empêche qu'on est bien content que Derek St Holmes réintègre la formation pour un Cat Scratch Fever d'un tout autre niveau. Peut être même que c'est là, la quintessence du superpowerful Nugent sound. Soudés dans les frappes, le quatuor parfaitement rodé ajoute une ration d'audaces au menu avec Live it up, qui louche vers le Santana première formule et Death by misadventure, hommage à Brian Jones autant que tacle sur l'attitude des Rolling Stones envers leur premier guitariste. Mieux encore, Home Bound (que les Beastie Boys utiliseront pour Biz vs The Nuge sur Check Your Head) renoue avec l'inspiration lyriques des épopées instrumentales d'antan. Wang dang sweet poontang et Cat scratch fever  sont des cartouches en or massif indéboulonnables du répertoire et le reste, s'il ne brille pas par sa créativité, rassasie les névropathes.



Auréolé de gloire, adulé par des millions de fans, reconnu par ses pairs, redouté  par la concurrence, mais managé par les affreux David Krebs & Steve Leber, Ted Nugent va finir la décennie essoré jusqu'à l'os, victime de la politique de la terre brulée mise en place par le duo. Au rythme d'un disque tous les six mois, agrémenté de 200 concerts par an, tous les groupes à être passés entre les mains de Krebs & Leber (à l'exception des ingérables New York Dolls sur lesquels ils se sont fait les dents) ont décroché le gros lot en Amérique. Sans en retirer le moindre bénéfice, faute d'avoir eu la moindre seconde pour réfléchir à leur sort. A ce stade, Ted Nugent rappe plus vite que Peter Wolf, joue plus fort que les Who et se fracasse la gueule sur les scènes du monde entier en se jetant soir après soir du haut de ses amplis. Bientôt, il arrivera sur scène à moitié à poil en se balançant au bout d'une liane dans un décor en carton pâte digne des Pierrafeu, sans que cela ne surprenne plus personne. Après le sommet toutes catégories du fantastique Double Live Gonzo paru en janvier 1978, Ted Nugent s'est retrouvé embarqué sans frein moteur dans l'apocalyptique dernière ligne droite des seventies. Incapable de réinventer une formule agonisante portée au pinacle sur le double live, seul album sur lequel les morceaux de bravoure du guitariste se voient offrir l'espace nécessaire à leur plein épanouissement, privé du temps nécessaire pour composer, il aligne les disques studio comme d'autres les capsules de bières, puis finit par  enregistrer carrément ses nouveaux titres directement sur scène pour Intensities In Ten Cities.  




A l'uniformité interchangeable de Week End Warriors et State Of Shock, on peut préférer Scream Dream, pour la simple raison qu'il contient 4 titres indispensables (Wango tango, Scream dream, Terminus El Dorado, Flesh & Blood), et un décoiffant rockabilly (Don't cry). Et aussi parce que c'est la dernière fois que Ted Nugent sort un album de ce calibre. Son seul fait marquant des années 80 sera une pige dans Miami Vice, tandis que la décennie suivante le verra retrouver le haut des charts avec les pitoyables Damn Yankees. En pleine guerre en Irak, il utilise un portrait de Saddam Hussein comme cible pour sa traditionnelle démonstration de tir à l'arc -avec flèches enflammées- et se fait embarquer par la police du Colorado sitôt descendu de scène. Depuis, quand il ne terrifie pas les végans en publiant sur tweeter des photos sanguinolentes de ses trophées de chasse, il se contente de donner des concerts toujours à la hauteur de la réputation de son répertoire, arrivant sur scène juché sur un bison, pétaradant de forme, arrogant d'énergie malgré le temps qui passe. Ted Nugent, c'est l’Amérique des héros, celle que le vaste monde adore détester, mais dont personne ne saurait se passer. 



Hugo Spanky