jeudi 29 mars 2018

CéRéMoNie SeCRèTe


Cérémonie Secrète est un film de 1968 réalisé en Angleterre par Joseph Losey, un américain, quasiment né avec son siècle, que le mc carthysme a conduit à l'exil en plus de lui infliger un traumatisme dont ses créations n'arriveront jamais à se défaire. Auteur de pellicules aussi dérangeantes que The Servant, These Are The Damned (avec Oliver Reed) ou Eva (avec Jeanne Moreau), Joseph Losey flirte avec les atmosphères torturées, empreintes de soumissions, de complots et de sadisme, marquées par des échappatoires en cul-de-sac. Les personnages de ses films sont traqués, persécutés, mal en point au début, morts à la fin, après avoir souffert le martyre 24 fois par seconde pendant près de deux plombes. Dans son œuvre se décèlent les influences conjuguées de Fritz Lang, il signera M en 1951, remake américain de M le maudit, et d'Alfred Hitchcok, mais il se distingue par une approche plus frontale des troubles de la sexualité et préfigure ainsi un cinéma qui connaîtra son apogée dans les années 70 avec des réalisateurs comme Friedkin, Zulawski ou Fassbinder. Autant dire que pour la pignolade, c'est rideau.  


These Are The Damned est un condensé de ses obsessions. Une bande de blousons noirs, bizarrement menée par Oliver Reed en total look mod, tabasse un touriste d'âge mûr coupable d'avoir été un poil trop galant avec la jeune sœur du bad boy en chef. Le film date de 1962 et contient pas mal d'idées qu'on recroisera plus tard dans Les Enfants Des Damnés, Orange Mécanique et Mad Max. Sauf que Joseph Losey n'est pas du genre à se contenter de peu et qu'il profite de l'ambiance oppressante pour tracer un parallèle entre la violence de la rue et la violence d’État en conduisant le touriste et la jeunette, qui succombe fissa aux charmes de la maturité, dans une base militaire ultra secrète où se pratiquent d'ignobles expériences. Sur des enfants ! On se croit barré pour Graine de Violence, on se retrouve dans L'île du Docteur Moreau. Tout le monde meurt irradié, touriste, gonzesse et blousons noirs, pas de détail, seul survivent les sbires du gouvernement. Le message est clair, tu peux jouer au dur au coin de ta rue, mais t'éloignes pas trop loin de ton bac à sable car, à l'échelle des nations, tu restes un enfant de chœur.
Malgré tout, au delà de son sujet pour le moins anxiogène, These Are The Damned fait figure de bluette romantique dans la filmographie de Joseph Losey, on y respire le grand air du bord de mer et le réalisateur est allé jusqu'à donner un bref instant d'espoir pour l'humanité en laissant vivre, le temps de quelques scènes seulement, vous emballez pas, un personnage dépourvu de mauvais sentiment. Autant vous le dire de suite, il n'y a rien de tout ça dans Cérémonie Secrète

Cérémonie Secrète est un film austère, dans son histoire, dans sa conception, jusque dans son étirement dépourvu de rythme. Un film qui se délecte de n'user d'aucune séduction. Chaque ingrédient est nauséabond, la perversité et le cynisme sont maîtres, Robert Mitchum est affublé d'un bouc ignoble, d'un chapeau informe, Liz Taylor porte le poids d'une silhouette empâtée, Mia Farrow est détournée de sa virginale blondeur. Les stéréotypes de l'époque glissent sur la réalisation de Joseph Losey comme l'eau sur les plumes d'un canard. Pas de Pop music, d'ambiance patchouli, rien à foutre de Carnaby street, Joseph Losey fait dans l'étriqué, focalise sa loupe sur les névroses, se sert du décor comme d'un étau. Les couloirs de la demeure font oppression, les meubles, les parures, les oripeaux étouffent les mouvements, les souvenirs asphyxient les êtres. Cérémonie Secrète, c'est deux mensonges qui s'additionnent pour tenter de faire une réalité. Et ça fonctionne. Mal, mais presque. Jusqu'à l'inévitable grain de sable.


Écartelée dans son esprit égaré entre les inconciliables désirs qui lui sont portés, et qui occultent le sien, celui d'être aimée coûte que coûte, Mia Farrow culmine dans un rôle prototype de ceux qui feront la renommée d'Isabelle Adjani quelques petites années plus tard. Autour d'elle, deux ombres s'accommodent de sa folie pour justifier de vivre la leur. Deux sangsues se nourrissant d'une même source, persuadés que l'innocence de leur victime la tiendra dans l'ignorance des stratagèmes. De la même façon que l'on croit pouvoir agir sans conséquence devant le regard d'un être fragile. Parce que trop jeune, trop attardé, naïf ou encore méprisable de par sa condition. 


Liz Taylor est telle qu'elle est toujours, d'une impeccable justesse. Éteinte durant une large partie du film, son mensonge le lui impose, elle use de l'immensité de son talent pour nuancer la double personnalité de son rôle sans avoir à s’astreindre à une quelconque surenchère d'expressivité. Robert Mitchum est glauque, pesant, rampant, pas si éloigné du personnage qui fut le sien dans La Nuit du Chasseur. Tous ont la tête qui tourne, désorientés par ce qui leur tend les bras, mais ne leur appartient pas. 

Cérémonie Secrète est un ballet incestueux et mortifère que rien n'impose que l'on s'inflige. On en ressort assurément pas meilleur,  encore moins soulagé de quoi que ce soit. Il ressemble à ces heures d'ennui dans le décorum d'un aïeul quelconque que l'enfance nous oblige à vivre, ce ressentiment d'éternité qui éveille en nous l’irrépressible désir de fuir l'étouffant cocon de la dépendance. Cérémonie Secrète est la sentence infligée à ceux qui ont le malheur de rester figés entre la boite à musique et la poupée de porcelaine.


Hugo Spanky

vendredi 23 mars 2018

EL PeRFecTaMuNDo DeL ReVeReND WiLLie G.



Les Texans sont des gens différents, peut être pourraient-ils servir d'exemple. Ils ont les deux pieds dans la tradition, les idées bien arrêtées et pourtant ils sont pionniers et à la pointe dans des domaines aussi variés que l'électronique, l'informatique, le pétrole, la musique (Buddy Holly, Roy Orbison, Janis Joplin, Roky Erickson...), l'architecture, l’hôtellerie (l'arrière grand-père de Paris y a ouvert le premier Hilton de l'histoire), l'aérospatiale, la cuisine, les serial killers dégénérés (Massacre à la tronçonneuse n'est pas inspiré d'une histoire belge). Les texans font la chouille au Mexique, du business avec les Etats-Unis, mais ils restent profondément eux-mêmes, l'esprit dans l'hyper-espace, les bottes dans la boue du Rio Grande.

En usant de cette culture du patchwork, l'irrépressiblement funky Révérend Willie G. mondialement connu sous le nom de Billy Gibbons, figure en chef de ZZ Top et personnalité parmi les plus atypiques du rock, va bâtir un univers entre science fiction, bande dessinée, virées nocturnes et huile de moteur. Moderniste dans le milieu ultra réactionnaire du Blues, Billy Gibbons va permettre à un genre plus codifié que le Jazz de traverser les années 80 en tenant la dragée haute au Rock FM et en se montrant aussi créatif que l'Electro Hip Hop. Vous avouerez que c'était pas gagné d'avance.
Pour ce faire, Billy Gibbons ne s'est entouré ni d'Afrika Bambaataa, ni d'Arthur Baker, mais d'un jeune ingénieur du son texan au chômage, Linden Hudson, accro comme lui aux nouvelles technologies. En ce début des années 80, l'électronique infiltre la musique et permet d'obtenir, pour si peu que l'on soit doté d'imagination, des sonorités encore inexploitées. Et de l'imagination, Billy Gibbons n'en manque pas. Dès ses débuts avec The Moving Sidewalks, il aborde le Blues de façon verticale, avec ce désir ardent de l'envoyer faire un tour à travers les galaxies. Dans les premiers temps, cela se traduit par des compositions pleines de ruptures, d'entrelacs de riffs, de licks, d'effets sonores apposés sur une multitude de guitares superposées dans des mixages hallucinogènes dosés en laboratoire. Master of sparks sur l'album Tres Hombres de 1973 est la première pierre d'une vision hyperbolique qui ne va avoir de cesse de s'accroitre au fil des albums. Ambiance de maison hantée au sol louvoyant sous nos pas, esprits suffocants, Master of sparks se situe à l'extrême limite de la sanité mentale. Sombre histoire de white trash lancés à toute allure le long du bayou, sur la Highway 6. Le narrateur est enfermé dans une cage d'acier circulaire, il a rendez-vous avec son destin, devenir le maitre des étincelles ou mourir. Kidnappeur ou ami, sorcier désaxé ou vision d'acide, High class Slim propulse la cage depuis l'arrière du truck, les étincelles de l'acier heurtant le bitume illuminent la nuit lorsque la cage virevoltante dévale la route dans l'attente du verdict des esprits. Selon qu'elle tienne bon ou qu'elle se fracasse en même temps que les os se broient, ce sera, pour son occupant, la mort ou le titre suprême de Master of sparks. Sacrément cool, n'est ce pas ? Une façon de tuer l'ennui nocturne qui fait d'autant plus frissonner qu'elle est tirée d'un fait divers.



El Diablo et Snappy kakkie poursuivent l'aventure lysergique sur le faramineux Tejas, et font un pas de plus vers les constructions tarabiscotées qui vont aboutir à Degüello, le sommet de la première partie de la carrière du groupe. Celle où les audaces se font encore dans un cadre traditionnel, les seuls instruments supplémentaires apportés au trio de base sont une discrète section de cuivres (incarnée par le groupe lui-même), mais ZZ Top garde précieusement dans son ADN le gène psychédélique, ce goût pour l’expérimentation que les fans de Status Quo leur reprocheront sans cesse. C'est passer complétement à côté de la démarche du groupe que de vouloir le réduire à du boogie. Billy Gibbons en amateur d'art moderne qu'il est, a toujours cherché à prolonger la mutation du Blues, le rendre cubique, abstrait, expressionniste, certainement pas se contenter de l'interpréter fidèlement à un quelconque idiome.



Avec El Loco en 1981 le guitariste va faire franchir à son groupe un pas irréversible vers le futur, d'abord en renonçant à la bonne vieille technique de l'enregistrement live in studio, ensuite en incorporant des synthétiseurs au son du trio. Linden Hudson vient d'entrer en scène, il va servir de guide à Billy Gibbons avide de connaissances. El Loco est éclatant, frais, révolutionnaire, sans rien renier ZZ Top s'offre un impeccable lifting. L'album fourmille d'inventivité, Billy Gibbons et Linden Hudson ventilent l'impact boueux originel du groupe, dérégulent la routine. A une époque où le revival rockabilly des Stray Cats fait l'actualité, voila que trois barbus échappés des sixties se positionnent en savants fous et abordent le blues comme une jam avec les B52's. Chacune des chansons du disque est minutieusement construite, les breaks se succèdent, les gimmicks tiennent en haleine, les rythmiques se mouvent, tantôt tribales, tantôt mécaniques, les voix, plus maquillées qu'un hot rod volé, imposent des ambiances lugubres ou roublardes, amoureusement câlines, parfois abrasives comme du gros grain. El Loco, à l'image de Heaven, hell or Houston, est un immense délire qui injecte une dose massive de psychotropes dans le guacamole. C'est aussi l'album de ZZ Top vers lequel je reviens le plus régulièrement depuis sa parution.



Rendez-vous est pris après la tournée mondiale qui les voit faire escale en France avec Rose Tattoo en ouverture des concerts, Billy Gibbons veut aller plus loin. Frank Beard, le batteur du groupe, vient de s'offrir un home studio semi-pro dont il ne sait trop quoi foutre, qu'à cela ne tienne, Gibbons et Linden Hudson s'installent chez lui et squattent son Tascam 16 pistes. En ces temps analogiques, les gros studios professionnels ne sont guère adaptés à l'électronique naissante, leurs ingénieurs n'y sont pas formés et rien n'est réellement compatible, le Tascam par contre peut supporter tous les outrages, tous les traficotages hors normes. Le duo serre du cerveau, accumule boite à rythmes, synthétiseurs, sampler Fairlight, pendant des mois entiers, au grand dam de Frank Beard et de son épouse, quelque part dans la luxuriante banlieue de Houston, un guitariste et un ingénieur du son vont élaborer à tâtons, en échantillonnant des sons excentriques, en programmant des rythmes calés sur 120bpm, en imaginant des boucles, un des albums parmi les plus vendus et les plus marquants de l’histoire de la musique populaire. Mais ça ne va pas se faire d'un claquement de doigts.

Aussi finalisée soit-elle, la démo de Billy Gibbons et Lindsen Hudson ne correspond à aucun critère nécessaire pour la commercialisation. C'est à Memphis à l'Ardent Studio avec Terry Manning, ingénieur du son pour les poulains de Stax et Atlantic, de Sam & Dave à Led Zeppelin, que Billy Gibbons va doter les expérimentations d'un monumental volume sonique. Le résultat sera Eliminator, un album dont le triomphe va normaliser une nouvelle approche de l'enregistrement d'un disque de rock en appliquant des recettes qui jusque là étaient réservées à des artistes avant-gardistes. Pour dire les choses simplement, Eliminator est enregistré comme un disque de Prince, les basses sont synthétiques, le batteur est remplacé par une drum machine. Un pur disque de guitariste en somme, puisqu'au dessus de la machinerie toute la place est offerte à la déesse à six cordes, principalement une Dean Z équipée de micros Humbucker à double bobinage, un cauchemar de guitare constamment à la limite du feedback, se désaccordant sans cesse, mais néanmoins la seule de l’attirail de Gibbons a offrir le sustain requis.
Encore aujourd'hui, Eliminator fait débat. L'album est souvent décrié par les fans du groupe eux-même. Sauf que je défie quiconque de parvenir à réprimer un sourire de bien être sitôt que le diamant attaque Gimme all your lovin'.



Autour d'Eliminator, ZZ Top va bâtir une légende à base d'enchiladas, de mescal et téquila, de guitares Chiquita, de hot rods et de navette spatiale, de filles en jupes microscopiques aux talons vertigineux. Les stéréotypes historiques de la musique du Mississippi sont régénérés version custom et féminité triomphante. Tape à l’œil, racoleur, irrésistiblement séducteur Eliminator symbolise avec Born In The USA et Purple Rain une nouvelle race de disques d'où le souffle cardiaque est absent, l'interaction entre les musiciens est abandonnée au passé, puissance et efficacité remplacent chaleur et feeling. La danse mais pas la transe. Le défi est de propulser le rock dans une nouvelle dimension intersidérale, on en a fini d'entendre des batteurs sur les albums mainstream et pourtant le bonheur est là, Eliminator pue le funk, transpire d'une jovialité communicative. It's party time ! La nostalgie devra patienter encore avant de rafler la mise.



Dans la lancée, Warner Bros propose à Billy Gibbons de retravailler les anciennes productions du groupe pour leur édition en Compact Disc, alors nec-plus-ultra de l'évolution technologique. Billy Gibbons s'y colle avec le technicien suprême du mastering, Bob Ludwig, et confectionne le coffret Six Pack pour lequel il ré-enregistre carrément une partie des guitares, placarde une reverb' Spectorienne un peu partout et double des parties de batteries de Frank Beard avec une LinnDrum. La pilule a du mal à passer auprès des puristes, mais objectivement le résultat est fendard. Le premier album et son successeur Rio Grande Mud, à l'origine un brin datés, sont dynamisés (voire dynamités) par le coup de lustre. Ces mixages retouchés seront les seuls disponibles en format CD jusqu'aux rééditions de 2013 (2006 pour Tres Hombres et Fandango). Ce qui est finalement une façon intéressante de faire cohabiter vinyl et digital en utilisant les qualités intrinsèques de chacun d'eux.


Sans jamais tomber dans la surproduction, en prenant soin de sa réputation de groupe de scène, ZZ Top va dès lors traverser les âges sans trop souffrir de quoi que ce soit, sinon de quelques pépins de santé. Dusty Hill se colle une balle en plein bide en retirant ses bottes (cherchez pas, c'est des texans) et Billy Gibbons affronte un cancer qui les laisse hors du jeu pendant quelques rounds. En 2012, La Futura signe leur retour sur le devant de la scène, produit par Rick Rubin le disque affiche un impeccable dosage entre usages et novations, et si les premiers ont tendance à l'emporter ce n'est que partie remise. En 2015, Billy Gibbons sort son premier album solo en 50 ans de carrière, le brillantissime Perfectamundo et pour le coup, c'est culotte par dessus tête !

En fait d'album solo, le guitariste s'est entouré de plus de musiciens qu'il n'en avait eu depuis ses groupes pré-ZZ Top. Orgue Hammond, percussions à gaga et piano sont utilisés pour offrir à la guitare de l'élégant une affriolante ambiance afro-cubaine. 
Perfectamundo ne manqua pas d'irriter les tristes sires en affichant à son compteur plus de vocoder et d'auto tune que le top 10 de Fun Radio, ça surprend toujours, ça dérange, on chipote jusqu'à se rendre à l'évidence : on a tort et lui raison. La musique se doit de nous bousculer dans nos habitudes, nous affirmer sans détour que rien n'est figé et que rien ne doit l'être.
Avec Perfectamundo, Billy Gibbons et ses BFG's (pour Billy Frederick Gibbons) mitonnent à la Salsa Picante classiques (Got love if you want it, Treat her right, Baby please don't go) et compositions originales, et proposent un disque qui n'oublie jamais que la musique est aussi faite pour l'épanouissement du corps. Perfectamundo est une réjouissance pour accompagner l'éveil matinal, un impeccable coup de boost pour dérider une soirée. C'est un album que j'aurai adoré pouvoir partager avec mon frangin, le genre de galette qui n'aurait pas manqué de tourner en boucle dans les bistrots, avant l'ère des commémorations. Un disque comme tous devraient l'être, aventureux, fouteur de bordel, bruyant, irrespectueux, plein de vie et d'un goût douteux.

Hugo Spanky


mardi 13 mars 2018

THe FaBULouS STaiNs


Si une vingtaine d'années durant le rock s'est avéré créatif, c'est certes par le talent et la culture musicale des quatre ou cinq zigotos montés sur scène, mais aussi (et peut être surtout) grâce au conglomérat d'influents dont ils ont su s'entourer dans les meilleurs des cas. Qu'importe de citer les noms ronflants des managers qui en ont façonné l'impact, ceux des bonimenteurs de fête foraine qui en ont inventé la légende, ni ceux des petites copines consentantes qui en soignèrent l'image, se laissant dépouiller garde-robes et make-up pour que leurs bellâtres s'en aillent vendre du rêve à d'autres.

Caroline Coon fut de tous ceux là, tantôt brune ténébreuse, défrayeuse de chroniques dès la fin des années 60, modèle nue, féministe en lutte pour le droit à la prostitution dans une Angleterre encore cravatée serré, tantôt réincarnée en blonde carnassière, journaliste, manageuse, agent publicitaire, griffant le vernis des conventions d'un revers de la main. Elle fut de celles qui n'attendirent pas que le mouvement fasse nombre pour s'en aller ramasser sarcasmes et coups bas au nom de sa volonté d'être telle qu'elle se veut. Son coup d'éclat sera enfanté par sa rencontre avec The Clash, d'abord en 1976 en qualité d'intervieweuse compatissante, puis plus intimement lorsqu'en 1978 elle prend en main Paul Simonon et lui confectionne cette aura de rocker romantique qui contaminera rapidement tout le groupe et le situera, pour l'éternité, un cran au dessus des autres. L'esthétisme qui fait la différence, de Give 'Em Enough Rope à London Calling, est siglé de son sceau.



Mais tandis que le Punk s'enlise dans un carcan machiste tout aussi ankylosé que celui dont il était censé nous défaire, Caroline Coon navigue déjà sur d'autres eaux, vers des rives que l'on ne peut atteindre qu'en solitaire. Son solde de tout compte avec le Punk, elle va le signifier à travers le scenario d'un film de série B, originellement titré All Washed Up, mais distribué dans le circuit vidéo sous celui de Ladies and Gentlemen...The Fabulous Stains. Réalisé par Lou Adler, figure des 60's, producteur de disques pour Carole King, Jan & Dean, Mama's and Papa's, reconverti dans le cinéma en finançant avec audace le tournage du Rocky Horror Picture Show, The Fabulous Stains, bien que cruellement méconnu, dresse, derrière ses airs de teen-movie, un portrait sidérant de justesse de l’inamovible mécanisme du show business, qu'aucun mouvement musical, quelques soit les oripeaux révolutionnaires dont il se soit affublé, n'a jamais fait ne serait-ce que vaciller. 

The Fabulous Stains nous fait monter dans le bus de tournée des Looters, groupe Punk à la crédibilité maximale puisque composé de Steve Jones, Paul Cook et Paul Simonon, et mené par Ray Winstone, déjà aperçu en rocky dans Quadrophenia, qui incarne ici un front leader, Billy, largement inspiré de Joe Strummer, ghetto blaster en bandoulière inclus. Et tout y passe comme à OK Corral.


La tournée s'enlise dans des clubs mortifères, le groupe de tête d'affiche, The Metal Corpses, ringard et vieillissant, incarné par une partie de The Tubes, se confronte à la véhémence de Billy, auto-proclamé leader des Looters, pourtant comme le dit si bien leur chanteur, les cuirs, le rockabilly, la provocation, ils ont déjà fait tout ça dix ans plus tôt. Le ton monte, Billy peine à maintenir l'union autour des prétentions socialo-philosophiques qu'il assène à quiconque passe à sa portée, tandis que son bassiste ne rêve que de Californie. A ce stade toute ressemblance avec des personnages ayant existé est bien entendu pure coïncidence. Du coup, on se fait la totale, le Tour Manager rasta avec lequel il fraternise, sans oublier de s'en servir de larbin à l'occasion, les sautes d'humeur, les revirements opportunistes, les nuits à l’hôtel pendant que le reste du groupe reste en chien dans le bus. Rien de nouveau sous le soleil, l’ascension d'Icare reste toujours aussi casse-gueule.
Puis viennent The Stains (Diane Lane, Laura Dern, Marin Kanter) trois petites nanas à l'étroit dans leur adolescence, trois fleurs sauvages qui portent guitares comme Rimmel, sans trop savoir quoi en foutre.  



On pense aux Slits, comme une évidence. L'histoire s'emballe, elles grimpent dans le bus, succèdent aux Looters en première partie, qui eux succèdent aux Metal Corpses en tête d'affiche, qui eux atteignent le néant qui leur tendait les bras depuis si longtemps. Et tout est nouveau, et tout est beau. Et les mensonges, les litanies, les chausse-trappes, les faux-semblants restent routines du quotidien. Seuls les masques changent. Le film joue les anguilles entre la fraicheur naïve de sa réalisation, sublime de couleurs vivaces, et son propos qui emprunte avec insistance à la réalité, refourguant au détour d'une scène l'ultime tirade de Johnny Rotten au Winterland : Vous n'avez jamais eu la sensation de vous être fait baiser ? Et comme dans la réalité, le public de la reprendre en chœur, sans comprendre qu'elle s'adresse à lui.
Mieux encore, le film anticipe carrément, presque mot pour mot, le discours sur le mercantilisme manipulatoire du rock que Joe Strummer prononcera deux ans plus tard à l'US Festival. 
La conclusion est quasiment prophétique : l'omniprésence des médias sensationnalistes, le calibrage MTV qui vide insidieusement les chansons de toute substance subversive, la codification des artistes, le clonage du public. J'en suis resté sidéré, tout était sur l'écran dès 1981.



The Fabulous Stains a été si mal distribué qu'il n'est jamais devenu culte, ce qui n'est finalement pas plus mal, il s'est ainsi épargné de devenir une figure imposée supplémentaire. Au lieu de quoi, il a végété empalé sur des piques d'acier jusqu'à ce que Paramount Channel, allez savoir pourquoi, ne le ressuscite des oubliettes de l'histoire. Je salue le geste et vous souhaite de le saisir avant qu'il y retourne.


Hugo Spanky