vendredi 23 juin 2017

ADDiCTiVe iNSaTisFaCTioN


L'exaltation se fait saisissante. Les premiers vers de la chanson vous sautent à la gorge. Well since my baby left me, I found a new place to dwell. Le crescendo irrépressible annonce une explosion imminente, l'arrivée d'un martèlement frondeur, la libération de l'esprit et du corps par un rythme frénétique. Exactement ce que feront la plupart des groupes dans les cinquante années qui suivirent. Offrir l'oubli sur un plateau, maquiller le Blues en le fardant de Pop. 
Ce chanteur là fit autrement. Plutôt que d'exulter le refrain, il le noie entre deux sanglots, le ravale au fond de sa gorge comme un mauvais whisky. Terrassé par sa solitude, il confesse pouvoir en mourir. I'll be so lonely baby, I could die.

Le désespoir submerge son âme meurtrie par l'amour perdu. Il tend la main comme le noyé cherche à capter l'ultime bouffée d'air. Serre le poing, résigné. Son agonie s’immisce dans les esprits, fascine, tient en haleine tout le monde aux alentours. Nul ne peut l'ignorer. Aucune femme n'a d'autre envie que celle de le sauver, lui offrir refuge au creux de son intimité. Chaque homme souhaite être le héros qui le ramènera sur les berges de la vie. Il se passe quelque chose d'instinctif entre le chanteur et tous ceux qui se trouvent dans le rayon de propagation des ondes à forte sensibilité qui émanent de sa frêle personne. Soudain, il n'est plus le hillbilly kid, ni même un homme, il est une entité d'une obscurité plus sombre que la plus noire des nuits, et il s'acharne à préserver la vacillante luciole de vie que les vents de l'enfer cherchent à balayer de son cœur. Vaincu, il n'est déjà plus là, il ne parle plus en son nom, évoque les prochains locataires de ce lieu de désolation. Peut être vous, peut être moi.

Puis, il se passe autre chose. L'interprétation exprime ce que les paroles n'évoquent pas. L'invocation du pêché de chair comme seule alternative à la damnation du suicide. Scotty Moore extirpe de sa guitare ce solo qu'il répète inlassablement depuis que la formation s'obstine sur cette  chanson qui ne ressemble à aucune autre. Il l'a épuré jusqu'à ce qu'il n'en reste que l'essentiel, pas même une ossature, quasiment pas une mélodie, son solo ne s’apparente à aucune technique de Jazz ou de Blues. Il n'est ni riff, ni gimmick, encore moins démonstratif. Incision animale, il évoque une pleine main d'ongles qui lacère l'épiderme. Le solo de Scotty Moore unit extase et douleur dans un même cri. 
Soudain, tout est clair, la fièvre du couplet, la retenue du refrain, la frénésie du solo, tout cela est pantomime. Il y a plus de tension sexuelle là dedans que dans la moiteur sale d'une revue infamante. Heartbreak hotel est un appel à la débauche comme ultime raison de vivre. La supplique adolescente de celui qui veut franchir la ligne, la main qui se glisse, tremblante de désir, dans les sous vêtements humides du fantasme. Préférant la mort à un refus, Elvis Presley vient de violer la nation.


Et il persiste. La chanson reprend son souffle, continue à alterner glace et fusion, jusqu'à son terme. Ultime scandale, elle choisie de s'éteindre dans les méandres de la frustration. Le coït ne vient jamais, il n'y a aucune satisfaction dans la coda. Heartbreak hotel nous abandonne pantois, exsangues, haletants et giflés. Le silence qui fait suite à l'intensité dramatique de ces deux minutes de dérobade nous renvoie à notre existence, redevenue morne.

Une nouvelle addiction vient de naître, stryges et vampires sans distinction, nous traqueront éternellement l'instant où les ondes cracheront à nouveau pareille expression de l'universalité des souffrances solitaires.


Hugo Spanky

vendredi 2 juin 2017

ELiZaBeTH sHoRT


Un crime qui fait se mélanger des éléments et des personnes aussi disparates que la haute bourgeoisie hollywoodienne, Le Marquis de Sade, John Houston, Mickey Cohen (et par extension la Mafia), Le boucher de Cleveland, le LAPD, des filles à soldats, les Mama's and Papa's, qui trouve son origine dans des photos de Man Ray et offre en héritage le sourire du Joker, un roman de James Ellroy, un film de Brian DePalma, des centaines de livres d'enquêtes et des dizaines d'aveux souvent farfelus, ne peut qu’attiser ma curiosité morbide pour les tueurs sadiques et l'insondable détresse de leurs victimes. Raison de plus, lorsque la victime est dotée d'un immarcescible charme, auréolée d'un mystère qui hante, dans les nuits sans sommeil, ceux dont l'irrépressible besoin de justice voudrait en déchirer le voile, laver de l'immonde affront qu'elle a subi l'âme violée d'Elizabeth Short. Faute d'avoir pu la protéger dans ses abominables moments de supplice.

Le sinistre massacre d'Elizabeth Short donna naissance au mythe du Dahlia Noir. Par sa noirceur, son abomination, il y a fort à parier qu'il sera plus tenace encore que celui voué à Marilyn Monroe. Même si le visage ravagé par les coups d'Elizabeth Short parait peu destiné à finir imprimé sur des mugs, ce serait mal connaître notre époque que de dire que ça n'arrivera jamais.

 
Il faut remonter aux années 30 et contempler les créations photographiques de Man Ray pour trouver le premier germe de l'esthétique toute particulière de ce meurtre qui peut être perçu comme une œuvre artistique conçue avec un matériau humain non consentant. 
Il faut remonter plus loin encore, jusqu'au Marquis de Sade, pour découvrir l'inspiration des tortures subies, des heures durant -peut être des jours- par la jeune femme, vraisemblablement attachée, bras et jambes écartés, le corps en partie dans une baignoire, dans une position si peu naturelle qu'elle laissera à son bassin une déformation post-mortem. Brûlures de cigarettes, lacérations du visage, coups de couteau au pubis, plaies béantes, incision des chairs, amputation d'un sein, ingestion d'excréments, rien -et plus encore- de ce qui fascina Pasolini pour son adaptation des 120 journées de Sodome ne fut épargné à Elizabeth Short, avant que son visage ne soit réduit à un amas d'os brisés. Ultime souffrance qui lui apporta la délivrance. Mourir, enfin. 


Pourtant, le sacrilège n'allait pas s'arrêter là. Du cadavre, l’assassin fit sa création, laissant libre cours à ses obsessions pour les travaux de Man Ray. A tel point que celui ci fut soupçonné d'avoir participé au crime et jugea plus prudent de retourner vivre en France jusqu'à la fin de ses jours, au milieu des années soixante-dix. Sans que jamais la suspicion ne soit incontestablement levée. Les similitudes sont frappantes entre la façon dont le tueur positionna la partie haute du cadavre tel qu'il fut retrouvé au petit matin du 15 janvier 1947 en bordure d'une rue de Los Angeles, et la photo de Man Ray nommée Le Minotaure. Dans les deux cas, le torse de la femme -cadré à hauteur de la taille, l'endroit auquel le corps d'Elizabeth Short fut sectionné en deux- forme le visage de la bête mythologique dévoreuse de vierges, tandis que les bras en incarnent les cornes. 
Autres similitudes avec des réalisations de Man Ray, les lacérations sur le visage d'Elizabeth Short, qui prolongent sa bouche en incisant ses joues, ne manquent pas d'évoquer ce que suggère le cliché Noire et Blanche et que sur-multiplie l'immense bouche qui obstrue le ciel des Amoureux. Quant à la série de 1929 Les fantaisies de Monsieur Seabrook, elle fait froid dans le dos tant elle semble proche de ce que dû être la scène de la mise à mort.


Crime artistique, obsession névrotique, découpe chirurgicale du cadavre vidé de son sang, les organes internes lavés, le meurtre du Dahlia Noir est difficilement imputable à l'imaginaire, formaté par les séries B des cinémas de banlieue, d'un petit malfrat armé d'un stilleto et d'une scie égoïne.

Parmi les innombrables livres de toutes sortes consacrés au sujet, il convient d'en écarter l'immense majorité. Beaucoup ne sont qu'appâts au sensationnalisme de pacotille, ouvrages dépourvus de fond, basés sur ragots, commérages et balivernes de témoins en mal de reconnaissance. Délaissant galéjades et légendes urbaines, trois ouvrages se distinguent du lot. Le plus célèbre, et aussi le plus passionnant à lire, est le chef d’œuvre de James Ellroy, titré sans surprise : Le Dahlia Noir
Bien que qualifié de roman, il est le fruit d'une enquête minutieuse sur l'affaire en elle-même et sur les années dont elle est contemporaine. Véritable plongée au cœur du plus noir des hommes et d'une ville alors territoire de choix pour les esprits pervertis, libres de donner cours à toutes leurs déviances pour si peu qu'ils aient de quoi soudoyer une police ne demandant qu'à croquer avec un appétit féroce dans les fruits les plus défendus.
Le roman de James Ellroy est glaçant, implacable dans son cynisme et nourrit par une rage intérieure qui ne fait aucun quartier. La véracité et la fiction se tutoyant tellement dans cette histoire déformée par le prisme des preuves détruites, des témoignages sciemment perdus, que l'on peut penser que le livre d'Ellroy égraine plus de vérités que l'enquête menée en son temps par le LAPD.


 

Plus troublant encore est l'ouvrage signé par Steve Hodel : L'affaire du Dahlia Noir. Ancien flic du LAPD, l'auteur démontre avec une implacable assiduité que le tueur n'est autre que son propre père, George Hodel. Et c'est plausible. Homme trouble s'il en est, fréquentant les milieux les plus extrêmes de la cité des anges, mafieux dans une main, nantis dans l'autre, le docteur chirurgien Hodel invite tout ce qui se fait comme âmes damnées à venir consommer au sein de son enfer personnel, la Franklin House, les délices interdits du sexe outrancier sublimés par les vapeurs d'opium, de marijuana, d'alcool chic et de drogues pharmaceutiques. George Hodel, autoritaire, maniaque et tortionnaire de ses enfants comme de ses multiples femmes, ira jusqu'à offrir, et s'offrir, sa propre fille Tamar Hodel. Celle par qui le scandale faillit arriver.
Elle a moins d'une quinzaine d'années lorsque Tamar tombe enceinte de son père. Avortée illégalement et sans grand ménagement, la jeune fille fugue et se fait arrêter par une patrouille de police à laquelle elle s'empresse de raconter son calvaire. George Hodel se retrouve devant le juge pour une accusation d'inceste seulement deux ans après avoir été suspecté dans l'affaire du Dahlia Noir et cinq ans après l'avoir été pour le meurtre par overdose de sa secrétaire. Cultivé, arrogant, fasciné par le roman de Ben Hecht Fantazius Mallare (et sa suite The Kingdom of evil), ami de Man Ray, d'Orson Welles, marié avec la première femme de John Houston, avec tous ceux là il entretient des rapports dépassant la simple camaraderie et partage la même fascination pour les écrits de Sade. Le Docteur George Hodel est aussi fascinant que dangereux. Il tient à jour ses dossiers, soigne les maladies vénériennes du décadent who's who hollywoodien, supervise un réseau d'avortements clandestins, recrute dans les bars borgnes, puis fait disparaître, jeunes fugueuses, filles-mères, droguées et autres paumées qu'il utilise comme chair à plaisir dans les soirées mondaines organisées dans les dédales et pièces aveugles de la Franklin House. Les secrets qu'abritent les nuits blanches de sa sépulcrale demeure ne sont pas de ceux qui doivent connaître les lueurs du jour.



Chacune des accusations dont il fit l'objet fut étouffée, et ce sera sa fille Tamar qui se retrouva en centre pour délinquants, désignée mythomane calomnieuse. Forgée dans un tel contexte, elle s'illustrera plus tard comme une muse de la scène rock californienne lorsqu'elle prendra sous ses frêles ailes la toute jeune -et orpheline de sa mère depuis l'âge de 5 ans- Michelle Phillips au moment où celle ci éclot au sein des Mama's and Papa's. Mais c'est une autre histoire, elle aussi dotée de son lot d'accusations sordides. La propre fille de John Phillips ayant révélé, après qu'il soit mort, que le chanteur aurait abusé d'elle durant de nombreuses années, provoquant ainsi, puis partageant, sa toxicomanie.


A charge envers George Hodel, dressant le portrait d'un homme envieux, vivant dans l'ombre des plus audacieux créateurs de son époque, sans jamais les égaler malgré son ambition, proposant une démonstration et une somme de preuves peu discutables sur sa culpabilité dans le meurtre de Elizabeth Short, le livre de Steve Hodel commence par une prise de conscience dont je réfute toutefois la pertinence. Les doutes de l'auteur prennent naissance à la mort de son père (à 91 ans à Hawaï), lorsque son ultime belle-mère lui remet un carnet de photos auquel son mari semblait particulièrement attaché. Il découvre ainsi deux clichés d'une femme, jeune, belle, dont le visage lui rappelle celui d'Elizabeth Short, au point qu'il se convainc que c'est bien elle. Ce sera l'élément de départ de son enquête et de la série de découvertes qui vont forger ses certitudes.
Je ne remets en cause aucune d'elles, sinon qu'il ne s'agit pas, selon moi, d'Elizabeth Short sur les photos, mais de Meret Oppenheim, l'androgyne plasticienne affiliée aux surréalistes français, celle là même qui posa sur la photo Noire et Blanche de Man Ray et plus largement sur toute sa série Érotique Voilée. J'en arrive à la conclusion que c'est la ressemblance entre les deux femmes qui amena George Hodel à utiliser Elizabeth Short pour, dans son esprit malade, donner corps et réalité à l’œuvre fantasmatique des photographies de Man Ray.
Voila pour ma part de suggestions.



Autre auteur, autre ouvrage, autre conclusion avec le spécialiste français des tueurs en séries Stephane Bourgoin, dont la compagne fut victime de l'un d'eux en 1976 à Los Angeles. De ce malheur, naitra chez lui un irrépressible besoin de comprendre le mécanisme de ces hommes chez lesquels toutes les notions d'humanité semblent abolies. Stephane Bourgoin consacra deux ouvrages à l'affaire du Dahlia Noir. Dans le premier, il se questionne pertinemment sur plusieurs possibilités, dans le second, paru après celui de Steve Hodel, il s'inscrit en faux face à la théorie George Hodel et désigne coupable le mystérieux Boucher de Cleveland dont il affirme avoir découvert l'identité. 
Le redoutable tueur en série auquel on imputa le massacre d'une quinzaine de victimes, serait un dénommé Jack Wilson, décédé en 1982 dans l'incendie de sa chambre d’hôtel, alors que la police s’apprêtait à l'interpeller, après qu'il se soit confessé au journaliste John Gilmore en donnant des détails jusque là gardés confidentiels par les autorités. Une théorie qui en vaut une autre, même si comme à chaque nouvel ouvrage, le nombre de questions soulevées dépasse celui des réponses concrètes. La première qui me chagrine étant de savoir pourquoi il s'est écoulé plus de dix ans entre ses confidences et son éventuelle, mais probable, arrestation ? La seconde de connaître la motivation de Stephane Bourgoin à soudainement accuser l'un de ceux dont il avait lui-même écarté la piste dans son précédent ouvrage. Il y aurait-il une part de jalousie possessive dans le cœur de chacun de ceux qui enquêtent sur l'implacable destinée de la troublante Elizabeth ?



Ainsi va l'affaire du Dahlia Noir sans jamais réussir à s'extraire des limbes. Combien d'esprits Elizabeth Short hantera t-elle encore avant que l'on accepte d'abandonner son martyre à l'impuissance de notre ignorance ? La seule certitude est l'éternelle impunité de son bourreau, sur cette terre du moins. Jamais ce monstre n'aura eu le courage d'afficher aux yeux du monde le visage du mal à ce point personnifié. Et de nous laisser désappointés, cherchant une trace de beauté subsistante dans ce corps mutilé, afin qu'échoue l'immonde entreprise, que ressurgisse du néant l'innocente séduction d'une jeune femme de 22 ans dont la malédiction n'a de cesse de nourrir une abyssale histoire dont elle est irrémédiablement absente.

Hugo Spanky 

mercredi 24 mai 2017

LiTTLe STeVeN SoULFiRe


La sortie de Soulfire, premier album du siècle en cours de Little Steven a tout ce qu'il faut pour satisfaire les nostalgiques des heures épiques de Southside Johnny & The Asbury Jukes, des Disciples Of Soul, du Jersey shore sound, ce mixage typique du Rock (guitare et voix) et du Rhythm & Blues (tempo et cuivres). Soulfire reprend les choses là où le sommet du genre, Men Without Women, les avait laissé en 1982. Et on le sait grâce à Lou Reed, un homme sans femme tape sur son tambour. Avec vigueur, sensualité et en y mettant toute son imagination. Reste à savoir si Little Steven a encore la sève féconde, si son album apporte autre chose que le parfum des temps immémoriaux.

On pouvait craindre l’exercice de style, l'énième hommage à des codes éculés, il n'en est rien. Steve Van Zandt est trop multiple pour ça. Si sa discographie solo tient sur un timbre poste, il peut se vanter qu'aucun des six albums parus sous son nom ne ressemble au précédent. Humaniste scandalisé par la politique du gouvernement Reagan, il opte, après Men Without Women, pour une tournure plus politisée avec Voice Of America, son album de 1984. La musique s'y fait à la fois plus agressive et moderne, les synthés remplacent les cuivres jusqu'à devenir les fondations du disque suivant Freedom No Compromise avant que l’électro funk minimaliste de Revolution ne cloue son cercueil avec des chiffres de ventes à lire au microscope. On est en 1989, Little Steven est blacklisté par le show business, estampillé communiste depuis qu'il a contribué à faire tomber l'apartheid avec Sun City en 1985, un projet mené avec conviction qui engendra l'engagement de nombreux autres artistes, universitaires et sportifs en alliant un revendicatif E.P six titres à un documentaire réalisé clandestinement en Afrique du sud .




Intelligemment sorti dans la foulée du Live Aid, à un moment où le monde avait les yeux tourné vers l'Afrique, le E.P Sun City réuni sous la bannière Artists United Against Apartheid des noms aussi divers que Miles Davis, Peter Wolf, Joey Ramone, Afrika Bambaataa, Lou Reed, Run DMC, Grandmaster Melle Mel, Keith Richards, Pat Benatar ou encore Bob Dylan, Big Youth, Pete Townshend, Ray Barretto...
Little Steven est un artiste concerné et aussi peu sectaire que possible. Plutôt que de proposer une compilation de titres disparates, il crée un climat de collaboration entre les différents protagonistes et propose de rendre plus fluides les frontières des genres.
Malgré la censure des radios américaines, la chanson atteint son but et secoue les consciences par son impact frondeur. Produit en collaboration avec Arthur Baker, Sun City est le mariage réussi des ambitions mondialistes d'une époque où la musique se voulait témoignage culturel autant que force d'influence sur la direction à donner à l'humanité, ainsi qu'un exemple trop rare de ce que peut donner l'union du Rock et du Hip Hop, lorsqu'elle ne se contente pas de coller les riffs de l'un sur le beat de l'autre, lorsqu'elle se nourrit de sonorités Jazz et World Music. Sun City démontre aussi que la musique peut véhiculer un message cinglant sans tomber dans la caricature partisane des utopies irrationnelles, ni la mièvrerie. A la seule condition de ne pas craindre pour sa carrière. Le luxueux, et éminemment ségrégationniste, parc de loisirs Sun City que Steve Van Zandt prit pour emblème de l'apartheid était aussi l'un des endroits les plus lucratifs pour des stars américaines -et souvent afro-américaines- peu regardantes sur la politique menée par le pays qui accueillait leurs concerts. En faisant pression sur elles afin qu'elles renoncent à ces juteux (et jusque là très discrets) contrats, il mit pour le moins mal à l'aise quelques uns des plus puissants noms du show bizz international. Le retour de bâton ne se fit pas attendre.

 


Steve Van Zandt n'a surement pas que des qualités, mais le carriérisme à tout prix ne fait pas partie de ses défauts. Déjà en 1973, durant l'enregistrement de ce qui allait devenir le premier album de Bruce Springsteen -Greetings From Asbury Park- il avait claqué la porte du studio, après s'être opposé à la volonté conjointe de leur manager/producteur Mike Appel et du tout puissant John Hammond de faire de Springsteen le nouveau Bob Dylan avec une production lorgnant plus volontiers vers le Folk Greenwich Village que l'âpreté du Heavy Rhythm & Blues que les deux compères pratiquaient depuis déjà plusieurs années dans les clubs du New Jersey. Écœuré par la docilité avec laquelle le futur boss se laissait entortiller par ces deux là, Van Zandt met sa guitare au clou, trouve un job sur des chantiers et rumine sa rancœur en maniant le marteau-piqueur, jusqu'à ce que son faux frère ne fasse amende honorable en revenant le chercher pour donner la touche finale à Born To Run


Commence alors l'âge d'or de leur collaboration. Complémentaires au possible, l'émulsion entre les deux hommes fait des étincelles. Entre 1976 et 1981 le duo va graver une centaine de chansons qu'ils vont distribuer autour d'eux pour le plus grand bonheur de Robert Gordon  (Fire), Donna Summer (Protection) ou Patti Smith (Because the night) et bien sur Southside Johnny & The Asbury Jukes (trois albums entiers qui s'ils ne vendirent guère n'en sont pas moins les piliers du fameux son du New Jersey) puis Gary US Bonds à qui ils livreront deux albums cousus main (Dedication et On The Line) et Ronnie Spector dont ils produiront le single du come back en 1977, Say goodbye to Hollywood composé par Billy Joel mais interprété par le E.Street Band au grand complet. Compositeurs jumeaux, Springsteen et Van Zandt se distinguent par la capacité du second à torcher des arrangements mirifiques mitonnés d'ingrédients venant des années Nelson Riddle de Frank Sinatra autant que des symphonies du Brill Building. Quelque part entre la rugosité poisseuse de Sam & Dave et l'élégance aristocratique de Sam Cooke, se trouve le talent de Miami Steve Van Zandt



L'inévitable fin du duo viendra de l'indéniable différence de tempérament des deux hommes. Bruce Springsteen est un angoissé à tendance dépressive incapable de prendre une décision sans l'avoir interminablement réfléchie. Steve Van Zandt, à l'inverse, fonce tête baissée, se nourrit de tous les sons, ne se soucie d'aucune sorte de postérité Il trimballe Springsteen dans les concerts de la nouvelle vague, lui fait incuber Clash, Prince, le Reggae, les singles Punk. C'est sous l'influence de cette bouillonnante énergie que le duo enregistre son album le plus urbain Darkness On The Edge Of Town. Le disque se pose comme la pierre tombale du New York tel que les italo-américains et les latinos l'avaient incarné jusque là. Il est à la fois nostalgique de Little Italy et moderne dans son implacable tension annonciatrice du communautarisme revendicatif dépeint une décennie plus tard par Spike Lee dans Do The Right Thing. Une fois encore the times they are a changing, mais c'est sur un tempo bien éloigné du folk que l'histoire sera cette fois contée.

Avant d'en arriver là, ils auront flanqué à la poubelle, un album entier dont les bandes sortiront officiellement en 2010, The Promise. Un époustouflant chef d’œuvre auquel le procès qui oppose Springsteen et Mike Appel, le manager limogé suite au retour de Steve Van Zandt, aura donné le coup de grâce. Interdit de publier des albums sous son nom durant plus de 18 mois, Springsteen abandonna ce projet pour lequel le duo avait travaillé plus conjointement qu'il ne le fera jamais. La plaie ne sera pas cautérisée. 


L'arrivée de Jon Landau dans l'entourage du chanteur jettera de l'huile sur un feu déjà ardant. Comme son prédécesseur, le nouveau manager cherche à éloigner Van Zandt des prises de décisions. L'enregistrement de The River tourne à la lutte fraternelle mais âpre. Little Steven imagine un album de Doo Wop contemporain et rageur fait de romantiques malédictions et de lutte sociale, Jon Landau cherche à conforter l'axe plus fédérateur du Rock middle of the road porté par des textes consensuels sur la quête de l'inextinguible rêve d'éternelle adolescence. Un registre que Bruce Springsteen explore de plus en plus régulièrement avec des compositions souvent balourdes et rarement passionnantes au delà d'une poignée d'écoutes. Le double album qui naitra des nuits blanches au Power Station Studio traduit l'incapacité du chanteur à trancher entre ces deux pôles. Plombé sur un tiers de sa durée par des titres médiocres (Ramrod, I'm a rocker, Cadillac ranch, Crush on you, You can look) que ceux de The Promise auraient pu remplacer haut la main, The River signe la prise de contact entre Bruce Springsteen et l’Amérique profonde, celle qui, bien au delà de New York et du New Jersey, le conduira par son soutien indéfectible jusqu'au règne mondial de Born In The USA


Entre temps, Steve Van Zandt se sera réinventé en Little Steven et volera de ses propres ailes. Sa principale participation à Born In The USA se fera en collaboration avec Arthur Baker par le biais d'une série de remix électro des principaux titres du disque pour le marché des maxi singles. Pour le reste, comme il le dit lui même : "Pendant que les gars du E.Street Band se bâtissaient un empire mondial, j'étais planqué sous une couverture dans une bagnole traversant Soweto."
Little Steven Van Zandt vivra le déclin, puis l'abandon, de sa carrière solo en se tournant d'abord vers la production puis comme acteur dans Les Sopranos et Lilyhammer. Fondateur d'une des premières radio indépendantes du web, Underground Garage -depuis assimilée à la sphère Sirius- qu'il complétera par un label, Wicked Cool avec pour unique but dans les deux cas de défendre une certaine idée du Rock'n'Roll.


Musicalement, sa production fut famélique durant plus de deux décennies. Une beauté de ballade bercée de mandoline, The time of your life enregistrée avec Bon Jovi comme backing band en 1995 pour la B.O d'un navet avec Hugh Grant (Nine Months) suivi quatre ans plus tard par Born Again Savage, un album de Hard psychédélique gravé en power trio avec le mec de U2 à la basse et le fils Bonham aux fûts barbares. Un peu vain, assommant à écouter sur toute sa longueur, l'album n'en reste pas moins supérieur à tout ce que le Garage a pu nous asséner dans le registre ces quarante dernières années.




Malgré l'apparente distance prise par leurs parcours, Bruce Springsteen n'a jamais manqué de demander l'opinion de son consigliere avant chaque nouvelle parution. Quitte à se ramasser des secousses comme lorsqu'il lui fera écouter le test pressing de Tunnel Of Love, son premier album post Born In The USA en 1987 "Qui en a quelque chose à foutre des états d'âme d'un mec de trente ans sur sa femme, sa nouvelle voiture et son désir de paternité ? Le monde a besoin de plus que ça venant de toi 
Springsteen a beau mettre en scène une revue Rhythm & Blues au beau milieu des concerts qui suivent la sortie de l'album, Little Steven décline l'offre de rejoindre la troupe. Tout comme il déclinera la position de leader de la nouvelle formation qui doit accompagner le boss pour sa première tournée sans le E.Street Band en 1993. 
Il cédera aux larmoiements de son vieux comparse deux ans plus tard, le temps d'enregistrer Blood brothers, mea culpa Springsteenien (et typiquement rital) envers ses complices limogés sans ménagement dix ans plus tôt. Il faudra attendre encore quelques années de plus et la reformation définitive du E.Street Band, à l'occasion de la tournée immortalisée par le Live In New York de 2001, pour retrouver Little Steven sous les feux de la rampe. Mais pas trop, plus autant, et sans se faire d'illusion, seulement prendre du plaisir. La conception des albums de Bruce Springsteen, il la laisse volontiers à Jon Landau, s'implique seulement quand un morceau lui inspire une partie de Rickenbaker Byrdsienne, quelques saupoudrages d'encens psyché ou de salutaires coup de pieds au cul. Pour l'essentiel, il signe les arrangements des versions live, joue au chef d'orchestre durant les concerts, plante une paire de duo au micro et parfois un solo ravageur qui gifle un public venu voir un spectacle dont il connait par cœur chaque code, et qui soudainement sorti de sa torpeur béate ne sait plus trop ce qu'il fout là. 



Et nous voila en 2017 avec ce Soulfire sur les bras. Première évidence, le disque tourne en boucle durant la rédaction de cet interminable pavé (qui plus est, dépourvu de la moindre photo de donzelle dénudée) et aucune envie ne m'a saisi de me lever pour le remplacer. Encore moins par un album de Bruce Springsteen. Forcé de reconnaître que Soulfire s'avère autrement plus tranchant et consistant que les récentes, et pourtant honorables, productions du E.Streeter en chef. J'ai eu la crainte, en voyant sur la tracklist que Little Steven reprenait ses propres classiques, qu'il ne sombre dans la facilité bedonnante d'une auto-glorification dont notre époque est friande, il n'en est rien. La version de Love on the wrong side of town n'apporte pas grand chose de nouveau, mais celle de I don't want to go home est complétement réinventée, et si la version originale par Southside Johnny et ses Jukes est un trop impeccable chef d’œuvre pour être surpassée, il n'en demeure pas moins que cette relecture tient sacrément bien la route.

Parmi les douze chansons de l'album, deux sont entièrement inédites (I saw the light et The city weeps tonight), deux sont des reprises, les huit autres ont été composés pour divers interprètes et sont éparpillés sur des albums de Jimmy Barnes, The Breakers, The Cocktail Slippers, Gary US Bonds et inévitablement Southside Johnny. Aucune des douze chansons n'avait été jusque là enregistrée par Little Steven lui même.
Quatre titres dominent un débat homogène et de qualité. La ballade doo wop The city weeps tonight pour d'évidentes raisons que je vous laisse découvrir par vous même. L'épique The Blues is my business piqué à Etta James, délivré ici avec un souffle que je n'avais plus entendu depuis la mort de Johnny Winter. En cet instant unique, le Blues is still alive and well.
Mes deux sommets perso haussent encore le niveau de quelques crans en se succédant avec malice. La reprise de James Brown Down and out in New York city qu'il aborde en faisant flirter avec une interprétation rock, les éléments typiques du funk de la blaxploitation des 70's, trompette jazzy inclue. Même approche pour Standing in the line of fire (offert à Gary US Bonds en 1984) qui multiplie les ambiances cinématographiques en passant d'une cavalcade de western digne des B.O de Ennio Morricone à une trame relativement classique pour notre homme, mais ponctuée d'arrangements faisant se confronter sonorités mariachi, cuivres soul, guitare hurlante et violons du Brill Building. 
Avec ces deux là, on se surprend à croire à nouveau en de vieilles promesses galvaudées. No retreat, no surrender, des conneries comme ça qui l'âge venant prennent une connotation trop souvent vaine, s'accompagnant d'une pincée au cœur plus couramment que d'une montée d'adrénaline.


La grande intelligence de ce disque est dans la savoureuse subtilité de ses arrangements, cette capacité à intégrer mille motifs qui se subliment les uns les autres sans superflu. Soulfire transpire d'énergie et d'amour pour le labeur, chaque chanson a été écrite au sens strict du terme. Les parties de cuivres sont travail d'orfèvre et la spontanéité est condition sine qua non. Steve Van Zandt est un merveilleux compositeur rarement reconnu à hauteur de son talent, Soulfire nous donne à entendre quel sublime interprète il est également. Vous savez quoi ? Je trouve que ça fait trop longtemps qu'il n'a pas envoyé son boss se faire foutre. Trace ta route Steve, on est avec toi. This time it's for real, baby.

Hugo Spanky